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Comment restaurer la compétitivité des entreprises françaises

Débat du 11 janvier 2012 à la Maison de l’Industrie

, 11 janvier 2012

Vu 1168 fois | 0 commentaire(s) | Noté 5.0/5 par 04 votant(s)

Un débat passionnant s’est tenu ce matin à Paris, dans une salle comble, où le gratin patronal était bien représenté. Parmi les cinq intervenants en tribune, Jean Peyrelevade. Le débat marquait la sortie d’un rapport de l’Institut de l’Entreprise sur cette fameuse, et fuyante, compétitivité française. Et chose étonnante : pas un instant, les intervenants n’ont donné l’impression d’hypocrisie, de complicité véreuse, de double langage, qui entache si souvent les démarches corporatistes.

C’était du sérieux. Et pourtant, c’était bien un débat corporatiste, entre gens du grand patronat, animé par un directeur du quotidien économique La Tribune (Philippe Mabille)…

Eh bien, aucun des intervenants n’a cherché à tirer la couverture à lui. Baudouin Prot a bien fait un solo, sur les banques françaises, où les omissions étaient croustillantes — mais tout ce qu’il a dit était vrai et intéressant. Francis Mer y est bien allé de sa remarque offensive, lui qui interpelle régulièrement ses confrères et successeurs pour les rappeler à leur vocation sociale,… mais sa remarque était particulièrement précise et constructive. Même l’animateur, Philippe Mabille, ne souriait pas, lui dont le journal vacille : l’heure n’est plus aux petits jeux entre amis.

Tout le monde avait la frousse. La peur de l’effondrement national.

Alors même que — dira Xavier Huillard — les grandes entreprises, délocalisées comme elles sont, pourraient très bien rester prospères dans une France effondrée.

Mais cette perspective, elle-même, leur donnait la frousse. Ils ont sans doute des femmes et des enfants.

Tenez — après que Baudouin Prot ait résumé en dix phrases à la serpe le rapport de l’Institut de l’Entreprise, le directeur de McKinsey à sa gauche s’est permis de commencer son exposé par « Je crois que Baudouin Prot a bien résumé… », et le président de BNP Paribas n’a pas tiqué. L’heure n’est plus aux petits jeux, ni aux querelles de préséance.


Voilà ce que j’ai appris, ou réappris ce matin [1].

Les gains de productivité sont de plus en plus lents en France, contrairement à nos concurrents ; autrement dit, en fournissant un même travail (mesuré par sa rémunération ?), nous ne produisons plus assez.

Les pertes de part de marché de la France sont surtout à l’intérieur de la zone euro, dans les échanges avec nos partenaires ayant l’€. Dans la zone euro, notre part de marché était de 17% en 1998 ; 12,6% en 2011. Donc, les justifications par le taux de change ou par Maastricht ne valent pas tripette.

L’industrie faisait rentrer de l’argent en France jusque dans les années 2000 ; ses échanges sont aujourd’hui négatifs de 30 milliards. Même dans les « industries de marque » (le luxe…), nous ne faisons plus d’excédents. [2]

« La société est bloquée », au sens où il y a un préjugé négatif, en France comme dans les directions d’entreprises internationales, sur le fait de produire en France.

L’investissement est insuffisant en France, en particulier dans les PME, en particulier dans l’industrie manufacturière. Les entreprises font de la rationalisation (du repli sur des positions préparées à l’avance), au lieu de partir à l’offensive vers de nouveaux produits et de nouveaux marchés.

L’innovation qui manque en France, ce n’est pas la recherche fondamentale (nous en avons), c’est l’effort pour adapter l’offre, la production des entreprises, à la demande des marchés, des consommateurs.

Il faut pour cela que les entreprises se rapprochent des Universités au niveau local. Ce n’est pas le grand patron qui le fera : lui n’a pas fait l’Université, et de toute façon, l’innovation, ce n’est pas le patron qui la décrète. C’est à la marge qu’elle se fait. Il faut que le patron fasse confiance.

Ce n’est pas la répartition des charges entre CSG, TVA, etc., qui pose en soi problème aux entreprises ; ce n’est pas sur cette question qu’il faut concentrer les efforts politiques ; c’est le fait que les marges des entreprises sont plus faibles en France que partout ailleurs en Europe, Grèce exceptée. Et que les marges de l’industrie — secteur directement confronté à la concurrence internationale — sont encore plus faibles.

L’insistance (du gouvernement) sur la TVA sociale plombe l’objectif qu’on essaye d’atteindre, dira ensuite Jean Peyrelevade.

Et dans le débat, un cadre d’Air Liquide soulignera le potentiel de développement de certains bassins géographiques : beaucoup ont des avantages inexploités, pourraient devenir attirants à l’échelle européenne et mondiale. « Aujourd’hui, c’est compliqué de construire une usine ! »

Luc Rousseau souligne particulièrement le manque d’investissement des entreprises dans leurs systèmes d’information : « deux fois moins en France que dans les meilleurs pays de l’OCDE ».

Notre tissu industriel est faible sur le secteur TIC, comme sur le secteur biotechnologies. Le manque de renouvellement de notre tissu économique est illustré par le nombre d’entreprises, parmi les 40 premières (CAC 40), qui soient âgées de moins de 50 ans : il n’y en a qu’une.

Comment expliquer le silence général sur cette détérioration de notre compétitivité, de notre dynamique ? Très simplement, selon Luc Rousseau : les dirigeants ont acheté aux syndicats, par des hausses salariales, la liberté de délocaliser en paix.

Ce ne sont pas les 35 heures en tant que telles qui freinent l’économie ; c’est plutôt le peu de travail au total, la faible part de la vie consacrée au travail. Il faudra un « Grenelle du travail » après les élections.

Si l’Etat accorde des allègements de charges pour réduire le coût du travail et restaurer les marges, ce devrait être en priorité sur les secteurs et emplois confrontés à la concurrence internationale : plutôt sur l’industrie et les salaires entre 1 et 3 SMIC, que sur les services aux particuliers ou l’administration elle-même.

Dans les entreprises, quand on diagnostique une urgence, on fait d’urgence un plan d’action qui réponde à l’urgence. « Si on ne prend pas en compte ce problème dans l’urgence, il est probable que ce pays va crever », dit Xavier Huillard. « Nous sommes pour un transfert des charges vers d’autres formes de fiscalité, peut-être pas seulement la TVA ».

Les choses se tassent-elles ? Pas du tout : il y a un risque d’accélération de la spirale négative dans laquelle nous sommes. Il faut faire prendre conscience de l’urgence, installer un état d’esprit.

Il y a aussi une faible compétitivité de la « part publique » en France, reconnaît Xavier Huillard, mais il semble moins à l’aise sur ce terrain, appelant à « redynamiser la RGPP ». (Et je ne le lui reprocherais pas : les méthodes de la bonne gestion publique, aussi ignorées soient-elles en France, sont d’une autre nature que celles de la bonne gestion d’entreprise.)

Le rapport de l’Institut de l’Entreprise propose une « gouvernance à 5 » pour « fabriquer du consensus », sur le modèle du « Grenelle de l’environnement » : Etat, entreprise, syndicats, ONG, collectivités locales.

Il réclame, pour les entreprises, du long terme. « On en a marre d’être en permanence sous le coup de nouvelles réformes fiscales et sociales » (vous entendez, à l’Élysée ?). La solution devra être en 1 fois, pas en 3 fois. Il faut tout dire d’un coup, pour que le nouveau cadre soit stable.

Les dirigeants, pour leurs propres rémunérations, devront être exemplaires. Quand on demande aux Français de faire des efforts, il faut que les patrons montrent que eux ont entendu !

… Alors, la remarque de Francis Mer ? Pour lui, les (dés-)ajustements macro-économiques ne sont pas le sujet essentiel. Le levier de la compétitivité, c’est que les salariés puissent apporter leur contribution au progrès de l’entreprise. C’est : mieux tirer parti du désir d’engagement de chaque salarié.

La co-détermination, patronat-salariés, dans les entreprises allemandes, est « la » raison de la performance allemande : les salariés s’approprient, font leurs, les résultats de leur travail.

Le principal responsable de la dérive actuelle, c’est le management des grandes entreprises.

C’est quand chaque salarié pourra proposer et être écouté, que nous sortirons de l’ornière.

Baudouin Prot lui répond très courtoisement, et brillamment, mais presque hors sujet. Le patron de BNP Paribas souligne l’ardeur des chefs d’entreprise français pour s’adapter à la situation depuis 2007. Il propose de « miser sur l’intelligence de nos collaborateurs, mais aussi de nos chercheurs, et aussi des partenaires sociaux ». Il appelle à plus de dialogue social avec les syndicats, et pour cela l’État devrait en desserrer les contraintes : aujourd’hui on signe des milliers d’accords, mais c’est simplement pour se conformer à de multiples nouvelles obligations légales, et cela évince toute négociation sur le travail lui-même, sur l’entreprise elle-même.

Jean Peyrelevade apporte une forme de conclusion. Décidément, l’Europe du Nord est doublement performante : budgets et macro-économie sains, entreprises coopératives ! Et aujourd’hui, son excédent commercial est meilleur que celui de la Chine ! Arriver là demandera en France une « mobilisation générale ».

[1] Les passages entre guillemets sont des citations, j’espère sans erreurs. Le reste du texte exprime ma compréhension du sens de ce que les intervenants ont dit. Ils n’y reconnaîtraient pas forcément la façon dont ils se sont exprimés, et je n’ai bien sûr, pas repris tout leur propos.

[2] Quel est, là-dedans, la part du coulage de la valeur vers l’étranger, par le jeu des prix de transfert ? Cf. récente interview dans Le Monde du dirigeant d’un cabinet de conseil spécialisé, selon lequel l’administration française serait la dernière à ne pas faire pression sur les entreprises pour qu’elles déclarent leur valeur en France. Il appelait à un "protectionnisme fiscal". Désolé, je ne trouve pas de lien.

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