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Peyrelevade : "une crise de la non-connaissance"

"La crise : comment en sortir ?", lundi 23 mars à Eaubonne

, 25 mars 2009

Vu 2561 fois | 3 commentaire(s) | Noté 5.0/5 par 06 votant(s)

On rajoutait des chaises ce lundi soir dans la salle de l’Orangerie à Eaubonne, où une centaine de démocrates, autour du président départemental Hervé Collet, étaient venus échanger avec Jean Peyrelevade pour « sortir de la crise ». Et en effet, si cette crise est une épidémie de non-connaissance, Jean Peyrelevade a communiqué aux participants un antidote.

C’était un échange de forme très classique entre, d’un côté le banquier et professeur à la tribune, de l’autre des salariés, retraités, entrepreneurs - toutes les questions ont été posées par des hommes !

Mais à travers la calme convergence de leurs engagements, l’urgence de l’actualité et la virulence des débats éclataient. La conférence était d’ailleurs émaillée de références au blog de Jean Peyrelevade et à ses échanges musclés avec des militants d’attac… L’internaute retrouvera sur ce blog les analyses que Jean Peyrelevade a présentées, sans notes, aux démocrates valdoisiens.

Morceaux choisis.

Une crise de la non-connaissance

Ce qui me frappe dans toutes les conférences que je fais, c’est que les gens ne comprennent pas ce qui est en train de se passer.

Tout système financier non contrôlé fait faillite. Non que les financiers soient plus cupides ou immoraux que les industriels. Mais parce que la sphère financière est beaucoup plus dangereuse que l’économie réelle. Tout le monde fait les mêmes fautes en même temps.

Dans l’économie réelle, quand on veut investir, il y a donc un contre-pouvoir, celui du prêteur qui a besoin d’être rassuré sur vos perspectives. En économie financière, c’est exactement l’inverse.

Je suis banquier, vous voulez emprunter 100 euros. J’écris 100 sur votre compte de dépôt et 100 à l’actif de mon bilan (c’est ma créance sur vous). J’ai créé 100 euros de monnaie.

La monnaie est donc la contrepartie d’une prise de risque par les emprunteurs. L’État est le garant ultime : c’est-à-dire que si les emprunteurs ne peuvent rembourser et que le banquier fait faillite, l’État doit intervenir, doit se substituer aux banquiers pour prêter. Sauf à laisser notre économie revenir à la tribu néolithique, d’avant la monnaie. Quand le crédit s’arrête, l’économie réelle s’arrête.

Nationaliser le crédit, en urgence oui, il le faut. Mais à long terme je crois que c’est une mauvaise solution. L’Etat, responsable en dernier ressort de la monnaie, n’est pas un très bon gestionnaire de banque. On a besoin pour protéger la monnaie, d’un régulateur public… mais indépendant ! contrairement à ce que j’entends dire un peu partout !

Pour éviter d’être dans cette situation d’urgence, l’État doit réguler les banques, les empêcher de prendre des risques qui les conduiraient à la faillite. Il doit exiger qu’elles aient des fonds propres pour garantir leur risque et lui éviter, à lui, d’intervenir : or le passif des banquiers français représente 17 fois leurs fonds propres…

Trop peu de fonds propres, c’est-à-dire un effet de levier trop important, donne des rentabilités sur fonds propres énormes… Dans les activités « particuliers » du Crédit Lyonnais, quand je l’ai privatisé en 1999, je faisais un taux de marge scandaleux, 30 à 35%, nets d’impôts, de rendement sur fonds propres ! Et cela conduit à la conviction, chez les dirigeants, que c’est grâce à leur talent ! Et ils s’octroient d’énormes bonus ! Alors que ce manque de fonds propres augmente énormément le risque de faillite.

Pour quelle autre entreprise accepterait-on cela ? Or la faillite d’une banque est bien plus grave que celle d’une autre entreprise ! Laisser Lehman Brothers faire faillite a gelé les marchés financiers, parce que tous les établissements financiers du monde avaient des engagements sur Lehman, et personne ne sait ce qu’ils valent ; les liquidateurs disent : il nous faudra dix ans !

Le facteur de contagion, ça a été la titrisation, où les banquiers européens se sont enlisés jusqu’au cou – ce papier étant très bien noté par les agences de notation ! Du papier qui était noté « AAA », on ne sait plus ce qu’il vaut, et plus personne n’en veut. C’était, en fait, l’opacité totale.

Ce peut être une crise, tout simplement, de la non-connaissance.

La crise actuelle se différencie de celle de 1929, qui avait mis plusieurs années à se répandre dans le monde entier. Avec la communication immédiate des marchés, des Bourses, économies, la crise s’est étendue immédiatement à tous les pays développés. Il n’y a pas de contrepoids, pour l’instant.

L’économie a vécu pendant 2600 ans avec une monnaie garantie par l’or des banques centrales ; notre système de monnaie purement abstraite date de 1914. En moins de 100 ans, il a subi deux crises majeures. Conclusion : il n’est pas assez robuste. Il faut revoir la totalité de la régulation.

Les principes de cette nouvelle régulation sont simples : fin des paradis fiscaux, de la liberté d’action des hedge funds, exigence de fonds propres à tous les niveaux, exigence de liquidités… Mais pour ce qui est de les appliquer, le monde financier est complexe. Tant que les chefs d’État du G20 ne disent pas : « nous confions à telle institution le soin de nous proposer une nouvelle régulation », on n’aura pas progressé.

Pour un régulateur européen du crédit bancaire

La BCE est chargée de la monnaie unique, mais n’est pas chargée de réguler la prise de risque par les banques privées. Il y a dans l’Union européenne 27 régulateurs bancaires, 27 régulateurs d’assurance, 27 régulateurs de valeurs mobilières. Pour aller négocier aux Etats-Unis la régulation nécessaire, il faut louer un charter, chances de succès : nulles.

La première exigence européenne c’est qu’en face de la monnaie unique et du marché unique, on ait un régulateur unique. C’est assez facile – plus facile que de créer une banque centrale, et elle a été créée ! Il ne s’agit pas de supprimer les régulateurs nationaux, il suffit d’une autorité hiérarchique au-dessus, d’un traité supplémentaire ou d’une directive de quelques paragraphes : « la BCE est chargée de la régulation des risques dans le système financier, et a autorité, à ce titre, sur les régulateurs nationaux. »

Sans cela, M. Barack Obama fera « son boulot » chez lui et nous dira, à nous Européens, de nous aligner.

La Commission a été totalement absente de la crise : elle n’a pas de budget propre, elle ne peut donc rien mettre sur la table, et elle n’a aucune capacité d’emprunt. Nous avons besoin de plus d’Europe. Un Ministre européen de l’Économie, on en aurait au moins autant besoin que d’un Ministre des Affaires étrangères !

Il faut qu’on se rende compte qu’on a besoin d’une Europe plus musclée. Un parti que je connais bien veut une « autre Europe », mais c’est quoi ? C’est davantage de moyens d’action, ou moins ? Si « on ne veut une autre Europe que si elle fait telle politique », on n’est pas Européen.

Comment on redresse le pays ?

La situation est encore pire en France. Nous sommes entrés dans la crise avec une situation plus mauvaise que celle de tous nos concurrents européens. Le déficit budgétaire de l’Etat était le plus mauvais d’Europe.

Notre commerce extérieur était dès avant la crise en déficit gigantesque et croissant, alors qu’il était encore bénéficiaire en 2000, année où l’Allemagne était en déficit !

Les marges des entreprises françaises ne leur permettent pas d’investir suffisamment ? Elles ne vont pas s’améliorer pendant la crise. On va en sortir avec un système productif exsangue.

Il ne s’agit pas (comme le disent certains) de passer à une économie de moindre consommation, mais à une économie assez flexible pour s’adapter aux changements des modes de consommation.

On taxe les exportateurs et on détaxe les secteurs protégés (la TVA à 5,5% dans la restauration)… parce que les politiques croient à leur influence électorale. C’est une bêtise, je ne peux pas le dire autrement ! Ces erreurs de politique économique, dont la plus stupide est la subvention sur fonds publics des heures supplémentaires, sont plus dramatiques encore quand le volume d’emploi diminue … cet entêtement est incompréhensible. Idem du bouclier fiscal. Je le dis, et Pierre Méhaignerie l’a dit à sa façon, il y aura des augmentations d’impôts. Et est-ce une priorité de baisser les droits de succession ? Je ne crois pas !

À condition de remettre en cause la loi TEPA, on peut dégager les moyens dont on a terriblement besoin.

Ma conviction de citoyen, c’est que les élections présidentielles de 2012 devraient se dérouler sur cette seule question : comment on redresse le pays ?

oops ! Affirmation contredite par le témoignage d’Isabelle Krief, voir commentaires ci-dessous

Passages tirés de mes notes au vol, mais l’ordre de certains passages a été changé, des transitions et explications ont été ajoutées. Seul le prononcé fait foi : la conférence a été filmée pour mise en ligne sur modem95.org.

D’après le reste de la conférence, la raison semble être la suivante : les responsables élus de l’État auront tendance à inciter les banques à prendre des risques en créant de la monnaie, alors que le bon gestionnaire devrait assurer la viabilité de l’activité et la liquidité des dépôts

"Effet de levier" : Si un établissement bancaire avec 10 euros de capital (fonds propres) investit 100 euros, et qu’il en tire un rendement (modeste) de 3%, ces 3 euros équivalent à 30% du capital. Il en distribue facilement la moitié aux actionnaires. Ceux-ci touchent donc dans l’année un taux de rémunération de 15% pour leur investissement !

En suivant l’exemple précédent, sur les 100 euros investis, il suffit que la banque en perde 11 (11% !) pour que, non seulement son capital soit anéanti, mais qu’elle soit en défaut de paiement.

La mise sur le marché, par les établissements de crédit, de « titres » réunissant les crédits qu’ils détenaient sur des emprunteurs. Par exemple, les crédits immobiliers risqués (subprimes) sur des ménages américains. Le particulier ou la banque qui investit en achetant ce genre de titres n’a aucune visibilité sur sa valeur réelle (sur la situation des ménages en question), il ne voit que le cours du titre, et les notes qui lui sont données par des agences de notation.

Jean Peyrelevade a été de 1981 à 1983 directeur adjoint du cabinet du Premier Ministre Pierre Mauroy.

Noté 5.0/5 (06 votants)

La réponse de Frédéric Lefebvre-Naré

Posté le 27 mars 2009, à 22h 52mn 51s
connaissance versus comm’

J’ai prolongé ce compte-rendu par une réflexion plus personnelle sur mon blog.

La réponse de jacpol

Posté le 27 mars 2009, à 08h 37mn 46s
Peyrelevade : "une crise de la non-connaissance"

Excellent article sur cette passionnante conférence. Une seul remarque : vous dites que les questions n’ont été posées que par des hommes, ce qui est inexact car une de nos amies est intervenue au cours du débat, Isabelle, présidente de l’association... "La voix des femmes" de Villiers-le-Bel !

La réponse de isabelle k

Posté le 27 mars 2009, à 13h 08mn 10s
Peyrelevade : "une crise de la non-connaissance"

Bonjour, Je suis présidente de l’association LA VOIE DES FEMMES, Jacques s’est trompé. http://www.lavoiedesfemmes.over-blog.com/

Néanmoins, il a raison et je le remercie. Mon petit discours lors de ce débat fut le seul discours féminin, il est vrai. Je regrette toujours que les femmes ne fassent pas assez parler d’elles lors d’échanges de ce type car nous avons notre place dans la société et sur l’échiquier politique.

Il est grand temps que notre parole marque une direction nouvelle, pour ne pas dire une voie nouvelle. Celle de la féminité, de la prise de conscience que le mot éducation a tout son sens, aussi bien pour nos enfants que pour nous, adultes.

Jean Peyrelevade nous l’a bien démontré. En fait, tout est question d’éducation et de règles.

isabelle krief / modem de villiers le bel http://www.modem-villierslebel.over-blog.com/

» JEAN PEYRELEVADE A EAUBONNE

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