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Les candidats à l’émigration : le témoignage d’un ancien sans-papiers

Le point de vue du musicien Edu Bocandé

lundi 14 juillet 2008, par Edu Bocandé

Dans les années 70, partir étudier en France ou dans un autre pays européen était chose normale pour qui avait une bourse d’études ou des parents relativement aisés. Partir balayer les rues, lorsqu’on n’avait pas fait des études dignes de ce nom, était un acte de bravoure d’autant plus apprécié que les deux continents, l’Afrique et l’Europe, y trouvaient leur compte : tout le monde sait que le « Sarakolé », ethnie sénégalaise qui s’était spécialisée dans le nettoyage des rues et du métro parisien, entretenait une famille restée au village, et que « ce boulot là », aucun citoyen Français ne voulait le faire, dans un contexte économique relativement prospère.

Reste la catégorie des gens qui partaient à l’aventure avec l’intention de faire de leur rêve une réalité.

A cette époque là, (1974-1976) Giscard était président et Chirac, premier ministre. Les aventuriers, dont je faisais partie du fait de mon statut de musicien « sans-papiers », (j’avais déserté la faculté, motif officiel de mon séjour en France), étaient sévèrement traqués dans le métro et dans les rues de Paris ; les policiers et les CRS repéraient de loin leurs cibles basanées ; il fallait user de ruse et mettre tous ses sens en éveil pour échapper aux pièges des fonctionnaires zélés de la sécurité publique. Je vous passe les détails de l’éclaireur « en règle » qui arpentait un couloir du métro ou une ruelle jugée un peu trop étroite pour avertir le ou les « sans papiers » de l’opportunité de pouvoir circuler normalement sans raser les lieux…

A vrai dire, je ne vois aucune différence entre l’époque d’hier et celle d’aujourd’hui : la répression qui casse les illusions est aussi intense, et le terme « immigration choisie », tant décriée par certains, a toujours été à ma connaissance la politique pratiquée par les nations industrielles ; il y a toujours eu ceux qui font les travaux durs et indispensables à l’hygiène industrielle, ces quelques « basanés » qui ont "réussi", personnes minutieusement choisies pour représenter l’aspect démocratique d’une société bien pensante et surtout pour continuer à entretenir le rêve.

Pourquoi entretenir cette illusion ? Au risque de paraître sordide et pessimiste, je dirai que la logique de l’esclavagisme industrielle ne fait de cadeau à personne : sur le plan juridique, les lois qui sont censées protéger tout citoyen résidant en France sont applicables et appliquées à toute personne ayant les moyens de se faire entendre ; tous les autres sont exclus ! Disons le franchement : dans ce contexte là, il vaut mieux être citoyen « bon teint » jouissant d’une nationalité Française (ou originaire de l’espace Schengen) pour avoir un peu plus de chance d’émerger dans un système forcément basé sur l’exploitation de l’homme.

Advienne que pourra pour les candidats à l’émigration, car les personnes qui disent vouloir contrôler l’immigration clandestine, ne feront jamais le maximum pour arrêter complètement les flux migratoires : la dynamique et le développement des nations industrialisées s’est réalisée sur le principe de la loi du plus fort et de la conquête des espaces géographiques riches en matières premières dont l’Afrique, continent inondé par des moyens de communication qui véhiculent toutes sortes d’informations alléchantes sur les paradis de l’Occident.

Je ne vois pas comment un Africain jeune, écrasé par ce système dans son propre pays (nous sommes dirigés par des personnes formés à bonne école, c’est-à-dire en Occident), ne va pas risquer sa vie dans une barque en guise de paquebot pour traverser un océan ? On dirait que même sans négriers visibles, l’histoire se répète…

Ayant échappé à une tentative de sommation faite par un policier armé dans le métro, je peux certifier et jurer que j’ai échappé à un tir au pistolet en bonne et due forme ; lorsque cet agent de la sécurité a dit : « Halte, au nom de la loi ! », et qu’il s’apprêtait à dégainer, j’avais déjà pris mes jambes à mon cou et disparu dans un des couloirs de la station Montparnasse . Ma « corrida » a continué dans les rues de Paris jusqu’à ce que je parvienne à mon domicile du 14 ème, rue Bénard. Ensuite, j’ai continué à courir vers l’Allemagne, histoire de terminer ma formation musicale. Mon dernier « sprint » fût vers l’Afrique, en 1982, et je ne suis plus retourné dans cet enfer.

Je suis par contre candidat à l’immigration ou à l’émigration inter-africaine. Puissent les Dieux et nos dirigeants politiques prendre conscience du fait que seule notre cohésion pourra nous tirer du pétrin !

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