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"Les relations nouvelles sont plutôt de l’ordre de l’affinité ou de l’affiliation"

Le tissu social français, raconté par Olivier Chevrillon à l’invitation de François Bayrou.

, 2 juillet 2008

Vu 2469 fois | 4 commentaire(s) | Noté 5.0/5 par 02 votant(s)

"Contourner les médias", "miser sur les gens ordinaires", favoriser "le développement de réseaux de relations", "écouter" au-delà de "ce qu’on voulait entendre"… Un kit pour l’action politique, sociale, économique dans la France d’aujourd’hui. Ou, déjà, des années 90. Pour un Mouvement, pour une force qui essaierait de se brancher "sur le réseau des relations vivantes".

C’était il y a 12 ans, c’était la troisième des "Rencontres de Force démocrate" initiées par François Bayrou.

La lecture intégrale m’a passionné - c’est dans "Courant de Pensée" n°1, mai 1996, pp. 57 à 82 - je vous en propose quelques extraits de cette Rencontre.

François Bayrou

"Je suis très heureux d’accueillir Olivier Chevrillon que j’ai connu … à une époque où une fondation américaine s’appliquait à ’sélectionner les jeunes pousses’ de la politique française … - une politique utile dont nous devrions, nous Français, nous inspirer davantage. Olivier Chevrillon [s’était] trouvé chargé de m’auditionner

… Il a été le fondateur de l’hebdomadaire Le Point, puis son Président directeur général…

J’ai souhaité lui demander de nous parler du nouveau tissu social français … : Quelle est, en réalité, la société que nous prétendons diriger, ou que nous espérons influencer ? Où va-t-elle ? Quelles sont ses aspirations secrètes ?

Olivier Chevrillon est particulièrement bien placé pour nous éclairer, puisque … il compte parmi les fondateurs de la Cofremca … [et] détient donc toutes les cartes pour répondre à la question … : est-ce que nous pouvons espérer reconstruire une société, c’est-à-dire une organisation des rapports où les hommes se sentiront, réellement, solidaires et détenteurs de biens communs ? …"

Olivier Chevrillon

"… La Cofremca … essaye de comprendre le mouvement des mœurs, des mentalités, des valeurs, des motivations, des paradigmes, de toute ce qui peut servir de ressort à l’action des individus. …

Nous avons vu à Paris, durant les grèves de décembre 1995 … un effet de carnaval. … La rupture des routines … a conduit … à se parler, à ouvrir la porte de [sa] voiture ou à baisser la vitre… Il existe donc un désir très fort de contacts et d’entraide, avec bien sûr des limites. On veut pouvoir faire marche arrière …

[Selon notre enquête de 1995 sur le tissu social français,] les mieux insérés sont à la fois … plus satisfaits de leur existence et… plus critiques à l’égard de ceux qui les dirigent ou qui les représentent.

Même les associations, dont nous attendions qu’elles gagnent un peu du terrain perdu par les partis, syndicats, églises et même les municipalités, … sont assez mal branchées sur le réseau des relations vivantes.

La Cofremca a travaillé récemment sur un groupe social qu’elle a baptisé les "désinsérés" … : 6 à 8% de la population … : [ces] personnes ne sont pas en rupture avec la société dominante ! … Gênés, … frustrés, … enfermés dans le court terme, ils sont angoissés ; mais ils se réfèrent … à la famille, au travail, à la consommation, qui représentent, pour eux, la réussite. …

Les relations nouvelles sont plutôt de l’ordre de l’affinité ou de l’affiliation que de l’appartenance. Des liens légers, non exclusifs…

Ces nouvelles appartenances … peuvent être étendues - bien plus que celles des générations précédentes - elles peuvent être planétaires, mais … elles manquent de force et en tout cas de stabilité. On n’ira pas plus se faire tuer pour les Bosniaques que pour les camarades du cybercafé.…

Pour les individus les plus "modernes", être Français relève peut-être de l’affiliation plus que de l’appartenance. On peut en tout cas, sans le moindre conflit, se sentir à la fois Français et Européen. … [Mais] la rencontre ne s’est pas encore produite entre l’Europe institutionnelle, telle qu’elle est, et les gens ordinaires. …

Pour qui serait-on prêt, aujourd’hui, à sacrifier sa vie ? … Pour ses enfants, probablement pour ses proches. …

D’un côté, la famille traverse une crise profonde, et de l’autre, elle est plébiscitée. …

C’est la famille étendue qui réussit le mieux. L’attachement à la famille croît régulièrement avec sa taille, l’optimum se situant au-delà de soixante personnes. Il y a donc découverte ou redécouverte de l’oncle et du petit-cousin. Mais on choisit… ceux que l’on fréquente. La famille ne s’impose pas en bloc.

Je voudrais insister sur la montée … des entraides.

Une grande mutuelle [nous] dit : "c’est tragique, il n’y a plus de solidarité, les cotisations ne rentrent plus !" [Mon] collègue va sur le terrain … Il trouve une école où les instituteurs, qui relevaient avant de [cette] mutuelle, ont organisé une cagnotte : elle sert à payer la cantine des enfants qui, faute de ressources, sautaient le déjeuner. …

Le désir de solidarité grandit encore plus que la solidarité effective, et on peut se demander s’il ne [relève pas du] politically correct. Je ne le crois pas. Des tendances plus profondes sont à l’œuvre.

La première est une intuition profonde, chez les gens simples, des interdépendances. … On ne voit plus le monde comme une horloge, mais comme un être vivant. … Nous avons vu des habitants d’une toute petite localité du Midi déposer de l’argent à la Poste de l’endroit, dans le seul but de conserver le bureau de poste dans le village. …

Une autre tendance favorable aux solidarités est le développement de l’empathie …. On se met de plus en plus à la place des autres, ainsi que Tocqueville … l’avait prévu ! …

Ces tropismes de solidarité … ont leurs limites. Ils s’adressent principalement aux proches et n’empêchent pas une sorte de repli mental sur l’hexagone. …

Je terminerai … en insistant sur l’écart impressionnant … entre le pays formel et le pays informel. Cet écart se creuse. Et le nouveau tissu social que je viens d’évoquer se fabrique à côté de nos institutions. Elles sont mauvaises conductrices. …

L’écoute est à la mode …, mais il n’est pas si facile d’écouter ! Il faut écouter et deviner, il faut comprendre ce qui se cache derrière les phrases toutes faites, derrière les sollicitations et les rouspétances. Écouter ce qu’on voulait entendre ne sert à rien.

… Ou bien le fossé se comble, ou bien le monde des dirigeants et celui des dirigés continuent de dériver chacun de son côté. Il est possible que nous entrions, comme l’annonce Alain Minc, dans une sorte de nouveau Moyen-Âge, coexistence de ghettos sordides et de territoires prospères dans un demi-chaos."

(Plusieurs participants posées des questions sur la protection sociale, le rapport à l’État…)

Olivier Chevrillon

"… Un nouveau système de protection sociale adapté à ce que devient la société française [devrait] donner un rôle très important aux échelons les plus proches, les plus concrets, les plus vivants, ceux que l’on peut vraiment influencer et contrôler.

Partout, une demande à peine structurée se fait jour. On veut avoir une influence sur les décision qui concernent directement la vie quotidienne : c’est un désir très mal satisfait par le fonctionnement actuel de nos institutions, notamment par le système de protection sociale.

… L’administration française évolue, mais beaucoup plus lentement que la tête des gens. Les entreprises françaises … ont bougé, mais beaucoup moins vite que leurs salariés.

… On assiste en France à des situations tout à fait étranges : les entreprises de style autoritaire sont en train de disparaître. Mais cette disparition laisse comme un vide d’animation. On attend quelque chose de nouveau, qui n’a pas encore été inventé.

… Ce dont on a besoin, … c’est de systèmes beaucoup plus autorégulés qui ne nécessiteraient pas l’intervention continuelle, ni de l’État ni du juge, pour que les choses fonctionnent à peu près."

François Bayrou

"Objection, votre Honneur ! …

Face à n’importe quel problème, la société se retourne vers le dirigeant et lui dit : c’est de ta faute, que fais-tu pour m’en sortir ? Je vis tous les jours cette situation à propos de la réforme de l’éducation nationale et toute ma philosophie vise à construire, en effet, une autorégulation, c’est-à-dire une capacité des systèmes à évoluer par eux-mêmes en changement continu.

Mais la mise en accusation du monde émotif médiatique va exactement à l’encontre : le monde médiatique ne vous demande pas de mettre en place un système pour que les choses se fassent, il vous demande de les faire et de lui en rendre compte dans les vingt-quatre heures. …

Je serai tout à fait prêt à souscrire à vos propos mais je ne crois pas que ce soit réaliste dans le cadre des démocraties où nous vivons : … on demande du rassurant et du sensationnel, y compris dans la manière de conduire la politique."

Olivier Chevrillon

"… Si vraiment les choses se passent ainsi, alors nous sommes paralysés, ce qui est inacceptable !

Il faut donc contourner les médias. Comme les syndicats, il faut les prendre à revers, c’est-à-dire miser sur les gens ordinaires.

… Nos contemporains sont beaucoup plus intelligents qu’on ne le pense. Donc, il faut trouver les moyens - je ne dis pas que ce soit aisé - de faire fonctionner la démocratie à un niveau plus profond.

… Nous répétons [aux] médias parmi nos clients … la [chose] suivante : vous avez un rôle important à jouer en suscitant la naissance ou en favorisant le développement de réseaux de relations. Vous vous inscririez ainsi dans une dynamique très forte. … Certains d’entre eux le comprennent bien."

les coupes sont signalées par … ; quelques passages ont été prononcés dans un ordre différent.

aujourd’hui Cofremca Sociovision.

Noté 5.0/5 (02 votants)

La réponse de Danièle Douet

Posté le 11 juillet 2008, à 17h 26mn 04s
"Les relations nouvelles sont plutôt de l’ordre de l’affinité ou de l’affiliation"

J’ai aimé cette phrase de F. Bayrou :

"toute ma philosophie vise à construire, en effet, une autorégulation, c’est-à-dire une capacité des systèmes à évoluer par eux-mêmes en changement continu."

Je l’apprécie. Aujourd’hui, au MoDem, comment se concrétise cette "autorégulation" ?

Il poursuit : "le monde médiatique ne vous demande pas de mettre en place un système pour que les choses se fassent, il vous demande de les faire et de lui en rendre compte dans les vingt-quatre heures. …"

Combien c’est vrai. Le journalisme français est malade. Il y a très peu d’articles vraiment fouillés, avec une recherche réelle, argumentée, regardant le long terme. Mediapart semble essayer de le faire...

La réponse d’Olivier Chevrillon : "… Si vraiment les choses se passent ainsi, alors nous sommes paralysés, ce qui est inacceptable ! Il faut donc contourner les médias. Comme les syndicats, il faut les prendre à revers, c’est-à-dire miser sur les gens ordinaires. ... faire fonctionner la démocratie à un niveau plus profond."

C’est sympa, mais COMMENT ?

Je constate que F. Bayrou poursuit selon sa perception des réalités et le présent lui donne raison. Quant à la solution ?

La réponse de Danièle Douet

Posté le 3 juillet 2008, à 15h 58mn 38s
"Les relations nouvelles sont plutôt de l’ordre de l’affinité ou de l’affiliation"

Merci Frédéric. J’ai lu hier cette info sur Obama sur un blog de Mediapart :

http://www.mediapart.fr/club/blog/jean-louis-legalery/300608/internet-atout-majeur-d-obama

La réponse de Hervé Torchet

Posté le 2 juillet 2008, à 23h 49mn 51s
"Les relations nouvelles sont plutôt de l’ordre de l’affinité ou de l’affiliation"

Bienvenue au club des rétrospectifs.

Très intéressant point de vue, au demeurant.

» jour-pour-jour

Posté le 3 juillet 2008, à 07h 40mn 43s
rétrospectif

Rétrospectif, je suis honoré ! Maintenant, la période où j’ai le plus d’affinités, ce sont les années 47-65 (avec le courant Esprit, la naissance de l’écologie, Mendès/JJSS) - avec Olivier Chevrillon on est en plein de dedans (il ne s’en formaliser pas !) - je n’ai pas le bras rétrospectif assez long pour Jean Droniou !

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