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Bas les pattes / Le Monde au coeur

, 25 janvier 2008

Vu 2833 fois | 1 commentaire(s) | Noté 4.0/5 par 042 votant(s)

La première fois, c’est dans le courrier des lecteurs du Monde sans visa. Où Jacques Lacarrière écrivait des lettres de Corfou et d’ailleurs. La France à nouveau s’ennuyait. Mon nom dans Le Monde

Texte proposé pour publication dans un journal en encre et papier.

A l’école de journalisme de la rue du Louvre, nous allons crâner rue du Nouvel-Observateur, fanfaronner devant le fantôme de l’Aurore ou les marbres du Figaro, faire les pitres devant France-Soir. Certains conspirent rue du Matin de Paris. Nous marchons en silence en vue de la rue des Italiens.

Il y a peu, Pierre Sudreau me raconte à nouveau, avec son sourire d’éternel petit prince, comment, jeune haut fonctionnaire, frais émoulu des écoles de Buchenwald, il fut l’un des parrains du Monde : en accordant, sur la consigne du général de Gaulle, un quota de papier scandaleusement élevé à Hubert Beuve-Méry. Puis il dédicace, à la Fondation de la Résistance et de la Déportation, un ouvrage dont la couverture est illustrée d’un dessin cadeau de Plantu.

Mon premier papier dans Le Monde sent encore l’encre et le plomb. Ca parle de châteaux en Sologne et d’empereur de Centrafrique. Le précédent n’a pas paru. Rue Falguière, un hidalgo, Jacques-François Simon m’explique : « On ne peut pas signer dans Le Monde avant de s’être rencontrés. » Pourquoi pas avoir tout de suite la Légion d’Honneur : être cité à la radio par Ivan Levaï !

Sombres dimanches : rotativistes en grève, un pape est mort, un responsable de service de mauvaise humeur : le papier ne paraîtra pas.

Terrible lundi : panne de boîte email : à 4 mn près, l’histoire du sanatorium de Lamotte-Beuvron, des horreurs tranquilles que d’honorables propriétaires y virent s’accomplir ne serait pas en « der ».

Envolé, le temps des sténographes qui améliorent votre style au téléphone et s’impatientent si vous dictez trop lentement.

Thierry Bréhier au téléphone réveille une maisonnée au cœur d’une nuit polynésienne. Peut-il changer deux mots dans un papier daté de Mururoa ? François Luizet, passé des coursives de Paris-Match et de France-Soir à celles du Figaro après avoir « été le boy » de Lucien Bodard, calme les mauvaises humeurs : « C’est pour Le Monde ! » Dieu sait pourtant s’il peut se gausser des gommeux et donneurs de leçon du Monde. Mais il est d’un autre temps : il sait le latin et peut déclamer des poèmes à toute heure.

Réveil en sursaut : le chef du service politique - on n’avait pas peur des mots ! - veut à quatre heures du matin le portrait refusé l’avant-veille d’un candidat aux cantonales un peu folklorique. Il vient de découvrir que le type, aujourd’hui ministrable chevronné, a été élu au premier tour.


Les plus riches conversations et altercations avec des amis : « quand Le Monde n’est plus Le Monde ». C’est à dire tout le temps. Trop investigateur puis pas assez ; il parle trop d’Edouard et mal de François ; puis pas assez de François et trop de Nicolas ; il n’a rien dit de Mazarine, il dira tout sur Cécilia. Protège-t-il Jacques ? Pourquoi Bernard ? Henri ? Philippe ?

A quelles forfaitures et décadence m’associé-je épisodiquement ? Un jour Le Monde sent le cul béni rance, un autre soir comment peut-il professer les plaisirs solitaires et ferroviaires ? Une fois à la solde du vil capitalisme, une autre fois moraliste ringard. Un soir il brade la langue française, le matin d’avant il s’écrit en haut français archaïque.

Un journal ridicule, sans photos. Une BD : clichés et dessins à peine légendés.

Mensonger vendredi ; dimanche épris de transparence et pureté dangereuses.

Et tout est vrai. Ou à moitié. Ou un peu.


Oui, ils ont honte pour moi. Et écoutent à la radio ou à la télévision s’exprimer des oracles ou des journalistes du Monde.

Car même outragé, même blessé, c’était, c’est Le Monde.

Je lis Pierre Péan, triste, avant de me précipiter à la librairie de la presse où Le Monde n’est pas arrivé, va peut-être arriver, est déjà reparti.

Je connais ou rencontre autrement François Bayrou, Jack Lang, Jean Oury ou Pierre Messmer, Emmanuelle Béart ou Lucie Aubrac, François Cheng, Ben, Abdulaye Wade, Wallid Joumblatt, Charles Trénet, Lawrence Durrell, Youssef Chahine, un instituteur grec ou un maire du Lot-et-Garonne par la magie, blanche ou noire, de cette carte de visite qui est aussi, un diplôme : il écrit… il peut écrire… il pourrait écrire… dans Le Monde.

Je ne croise Jean-Marie Colombani qu’une fois, à la funèbre et magnifique fête des 50 ans du Monde. Chuchotis pontifical : un conseil de déférence. Souvenir étrange et pénétrant : avoir été pétrifié face à l’intelligence lumineuse d’Edwy Plenel et au mystère glaçant de sa moustache.


Combien de journées de consultant en communication représentent les émoluments reçus du Monde pour des papiers publiés ou non, acceptés ou commandés, et des résultats d’élections re-vérifiés au chiffre près ? Vous avez trop de doigts.


Nous sommes nombreux à écrire, à avoir écrit dans Le Monde sans avoir signé de contrat : correspondance de l’Ain ou du Zimbabwe, cent corridas ou un match de hand-ball, mort suspecte d’un garde-barrière, correspondance particulière de Los Angeles, carte postale d’Argenton-sur-Creuse, intérim d’Oulan-Bator.

Nous sommes nombreux à en avoir été fiers.

Nous sommes nombreux qui s’en sont servi ou en usent pour exister en d’autres lieux.

Nous sommes nombreux à n’avoir rien compris, ou après, aux crises, aux tragicomédies et aux pages de bilans et projets avec infographies, diagrammes et flèches.

A avoir été déprimés ou dépassés par d’incompréhensibles ou trop compréhensibles évolutions, nominations, regroupements de services, bibles, formules magiques, nouveaux testaments.

A avoir préféré des interlocuteurs courtois à des chefs de services impérieux ou absents. Ou à avoir cessé faute d’envie de combattre ou appelé à d’autres joies.

Mais tout cela n’était pas si grave, vu d’aujourd’hui.


Nous sommes nombreux à nous foutre comme de l’an 42 de savoir s’il fallait, s’il faut, se développer sur Internet, transformer les rotatives en hammam, vendre aux enchères le chapeau d’Hubert Beuve-Méry, se séparer de telle filiale, convertir l’obligation en action ou l’inverse, créer une newsletter à Mayotte.

Nombreux à avoir travaillé ou à travailler dans la presse quotidienne régionale où les rédacteurs en chef et éditorialistes n’écrivent pas leur billet sans avoir lu Le Monde.

Nombreux à penser, avec et malgré tout, que ce Monde 1 et 2 d’aujourd’hui ressemble un peu au Monde des fantasmes et de la nostalgie.


Il existe une association des Amis du Monde. Soyons les Amants du Monde. Avec quelques actions de la société des lecteurs puisque, avant d’y écrire ou d’y avoir écrit, parfois, nous le lisons, toujours.


Mais que valent les déclarations d’amour dans un monde où l’on se marie - sur papier glacé, sur papier couché -, à peine sèche l’encre du prononcé du divorce, encore chaud le dernier SMS de réconciliation ou de dispute.

Et que valent les références historiques quand l’expert de télévision, le conseiller en fric ou le conseiller en talonnettes, l’écrivain de néon ou l’historien du clip peuvent faire feu de toute mémoire qui passe, copier-coller les lettres écrites sur le seuil de la mort. Ou évoquer Torquemada et se couler impunément dans l’habit du supplicié.

A vous donner envie de rouvrir une fois pour toutes la controverse de Valladolid : non, tous les hommes n’ont pas l’âme égale. La haine de soi est un mal terrible.


Mais à quoi bon se raconter des histoires… « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles », écrit Paul Valéry il y a près de 90 ans. C’est « La crise de l’esprit » . Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes un mot dérisoire.

« Storytelling », disent les consultants les plus consultés. Nous autres, narrations, nous savons maintenant...


Pourtant. Les petits messieurs de toute sorte ont déjà tout. S’ils pouvaient nous laisser, vous laisser ce Monde. S’ils pouvaient n’obliger personne à demander l’asile politique à un pays scandinave ou à un blog. Bas les pattes. Que les journalistes irresponsables conservent quelques îles respirables auxquelles nul n’oblige à s’abonner. Ceux qui ricanent en voyant Laurent Joffrin se faire gifler en direct manquent-ils de salons de conversation et de lieux d’expression ?


Enfin, nous sommes quelques-uns, dinosaures et ménagères de plus de 50 ans, à n’avoir pas oublié les leçons de journalisme enseignées par d’anciens vendeurs à la criée de Combat, ventripotents et radoteurs, des types qui avaient allumé la cigarette de Camus, des curés mal défroqués capables de barrer un bateau ou de prendre un maquis. Et à penser que s’il est encore des lieux où peuvent se vivre, s’essayer à survivre, au XXIe siècle et dans la mondialisation heureuse ces conceptions surannées, Le Monde est de ceux-là.

A l’heure où, pour les hygiénistes de tous bords, il est plus grave de jeter un mégot sur le trottoir que d’y laisser pourrir un homme, nous irons boire des cafés inéquitables en fumant des cigarettes et en lisant des journaux de papier. En respectant, à distance de conversation, les lecteurs non-fumeurs.

Quels journaux ? Dans quel pays ?

Jacques Bugier

Noté 4.0/5 (042 votants)

La réponse de Hervé Torchet

Posté le 26 janvier 2008, à 09h 02mn 50s
Bas les pattes / Le Monde au coeur

Ah, Le Monde, et cet édito assassin de Colombani, l’avant-veille du premier tour, expliquant que voter Bayrou ne serait pas républicain...

Et pourtant, c’est vrai, la vieille maison devrait être sauvée des griffes de Lagardère. Il faut revenir aux idéaux du CNR, interdire l’appropriation des journaux par des groupes financiers. Pourquoi ne pas en fair une fondation, comme AgoraVox ?

Et l’expertise des journalistes du Monde pourrait sans aucun doute nourrir un vrai site Internet d’info, très profitable, pourvu qu’il fût émanation à 100% de cette fondation du Monde.

La viabilité existe évidemment hors des poches profondes des marchands de canons.

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