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Une introduction au sarkozysme

, 21 décembre 2007

Vu 2343 fois | 3 commentaire(s) | Noté 4.2/5 par 06 votant(s)

… Des jeunes prolétaires de l’Essonne se sont payés une virée VIP avec tour des Champs Elysées pendant une heure à bord d’énormes limousines blanches. Ils iront finir la soirée dans un club privé huppé. Pour 400 euros, on peut flirter avec les riches …

"La prolétarisation du consommateur conduit à l’état de consomption qui résulte de la captation et du détournement de l’économie libidinale par les technologies du marketing : l’exploitation rationnelle de la libido par les moyens industriels épuise l’énergie qui la constitue."

"De la croyance en politique", par Bernard Stiegler, philosophe, in Le Monde du 1er juillet 2004.

C’est un reportage de M6 sur les Champs Elysées. Ce sont des jeunes prolétaires de l’Essonne qui se sont payés une virée VIP avec tour des Champs Elysées pendant une heure à bord d’énormes limousines blanches. Ils iront finir la soirée dans un club privé huppé. Jadis le conte de fées restait un conte, le Prince charmant n’arrivait jamais, le désir jamais assouvi permettait à l’individu de continuer de fantasmer, d’espérer. Là pour 400 euros, on peut flirter avec les riches de la planète. En réalisant ainsi son fantasme, on réduit son désir à néant. Dans le reportage, on voit à un moment une Porsche s’approcher de la limousine où se trouve la bande de jeunes. Et le propriétaire de la Porsche d’engager la conversation avec le jeune dont on fête ainsi l’anniversaire. Ce dernier témoigne mi-lucide, mi-épaté de cette conversation, bien conscient, comme il le dit, que si le conducteur de la Porsche a engagé la conversation avec lui, c’est parce qu’il l’a pris pour un semblable, un très riche tout comme lui.

Hier, le socialisme promettait aux prolétaires la fin de leur exploitation, la révolution leur permettrait de dépasser la dialectique hégélienne du maître et de l’esclave. Ce n’était pas la place du maître que l’on devait désirer, mais on voulait parvenir à une société où maîtres et esclaves n’existeraient plus. Ce combat pour l’émancipation des dominés, qui a même été repris par les partis de droite pendant les trente glorieuses, est aujourd’hui abandonné. Le triomphe du capitalisme ne se lit pas dans les bilans des multinationales ni dans les progrès du CAC 40, non le triomphe du capitalisme contemporain se trouve tout entier dans cette virée d’une bande de jeunes prolétaires sur les Champs. Je rêve de vivre comme le maître. J’estime que la réussite est toute là : sur les Champs Elysées, ce monde n’a que cela de bon à offrir. Le capitalisme moderne, celui du tout, tout de suite, celui de l’épuisement immédiat du désir pour paraphraser B. Stiegler, fait triompher l’artifice qui est une idéologie. Il ne s’agit pas aujourd’hui d’accepter de passer par des phases de développement comme nos sociétés en ont connu pendant des siècles, ou de progresser de générations en générations, ou encore d’année en année, non, il s’agit, comme à Dubaï, de faire passer les sociétés du féodalisme au capitalisme le plus débridé, et ceci en quelques années, et même de faire coexister les deux.

Prolétaire, vous pouvez passer de l’exploitation la plus sordide de 9 h à 18 h et devenir pour 25 euros par personne si vos copains se cotisent, un cador, le roi de la planète à partir de 21 h, pendant une heure certes mais cette heure vous fera oublier les 8 heures d’exploitation que vous avez subies. Il ne s’agit plus pour le prolétariat de rêver d’un plus tard qui verrait leur triomphe, les prolétaires ne sont plus la classe qui porte sur ses épaules, l’espoir d’un monde meilleur. Il ne servent plus à rien à la gauche, alors la gauche les a abandonnés. C’est aussi simple que cela. La gauche qui aimait ce qu’il serait, qui aime ce qu’il était. La gauche qui n’a jamais aimé le prolétaire pour ce qu’il était, qui a juste réussi pendant de nombreuses années à lui jeter de la poudre aux yeux, à se servir de lui et de ses représentants, les syndicats. Le prolétariat ne croit plus au conte de fées, il n’est plus dans le désir, il est sans désir, sans espérance.

Sarkozy a bien compris tout cela. Il sait profiter de la désespérance qui jette les plus faibles dans les bras des plus grands manipulateurs, des charlatans les moins dignes.

Sarkozy, il est avec le prolo, le marin pêcheur de 9 h à 18 h et au Fouquet’s à 21 h. Il vit dans un monde liquide, ouvert, tolérant où rien n’est refusé à personne, à partir du moment où on le veut vraiment et que l’on fait ce qu’il faut pour y arriver. Sarkozy se prête aux techniques de marketing les plus modernes. Il est continuellement le produit phare qui sert à détourner et à capter la libido. Sarkozy est un stupéfiant, car c’est ce que vendent les technologies du marketing, de la drogue, une dose quotidienne. Parce que nous sommes entrés aujourd’hui dans un monde où l’économie libidinale a besoin d’un shoot régulier et à dose de plus en plus forte pour continuer à produire son effet. Si ce que je fais en tant que consommateur pendant une heure, c’est pour oublier ce que je suis en tant que producteur pendant huit heures, cela revient à dire que la consommation est un stupéfiant licite mais un stupéfiant tout de même.

Sarkozy est un stupéfiant et les Français sont drogués à Sarkozy. Il est ce produit que l’on consomme chaque soir. Chaque jour, une annonce nouvelle, un habit de lumière nouveau, qu’on ne mettra qu’une fois. Il est ce rêve capitaliste réalisé : les Fouquet’s, les vacances sur un yacht de milliardaires, dans un ranch hyper-luxueux, au lit avec Carla Bruni. Carla Bruni, l’archétype de ce monde de consommateurs défoncés, mannequin, l’outil de la mode, de l’esbroufe, du monde où l’éphémère est roi. Il suffit de lire l’interview qu’elle a donné au Figaro Magazine pour comprendre pourquoi elle consomme du Sarkozy, et pourquoi elle ne va pas en consommer pendant longtemps, aveu à peine croyable : « Je suis fidèle… à moi-même ! (Elle rit.) Je m’ennuie follement dans la monogamie, même si mon désir et mon temps peuvent être reliés à quelqu’un et que je ne nie pas le caractère merveilleux du développement d’une intimité. Je suis monogame de temps en temps mais je préfère la polygamie et la polyandrie. L’amour dure longtemps, mais le désir brûlant, deux à trois semaines. Après ça, il peut toujours renaître de ses cendres mais quand même : une fois que le désir est appliqué, satisfait, comblé, il se transforme. Le pauvre, qu’est-ce que vous voulez qu’il fasse ? ». N’est-ce pas merveilleux ? Je n’en demandais pas tant pour illustrer ma thèse.

Sarkozy fait rêver parce qu’il réalise les rêves de pacotille d’un monde désenchanté, dont l’espérance a été brisée, où seul demeure le quotidien et qui n’est pas rose très souvent. Il est bon de rêver se promener au bras d’un mannequin (la mode, l’éphémère) à Disneyland (le faux, la poudre aux yeux, l’infantilisme).


A suivre…

Noté 4.2/5 (06 votants)

La réponse de Rémy DAILLET-WIEDEMANN

Posté le 23 décembre 2007, à 00h 37mn 25s
Jours noirs, Nuits blanches

Une invitation au sarkozysme ? Peut-être, en partie. Mais on voyait cela avant Nicolas, et il n’est pas l’inventeur de ce matérialisme arrogant, limité, déshumanisant. C’est dans le fond tout une logique développée depuis le Siècles des Lumières (artificielles), qui tente de définir l’humain et son droit au bonheur, qui se trouve ainsi illustré. Le suicide ou le droit à l’avortement en sont des images plus fortes encore : l’homme a tous les droits pourvu qu’il ne dérange pas son prochain. D’une certaine manière, cet article montre que l’auteur est gêné par bien peu : l’étalage d’un rang social d’imposture, qui est aussi vieux que le monde. Paraître est aisé, être est diffcile. Nous avons derrière nous 50 ans d’obsession : une course au bonheur d’après des archétypes imposés par des modes érigées en valeurs. Dans le fond, cette manifestation d’un désir assouvi une nuit est innocent. C’est une caricature de l’histoire de Cendrillon. Celle-ci est révélée dans sa vérité, tandis qu’elle végétait dans une condition servile. Ces jeunes gens n’auront que le souvenir cuisant de ce qui ne leur appartient pas. C’est le conte à l’envers, un "méconte" si l’on veut. Ils sont ainsi révélés à l’envers : toute la société leur dit qu’ils ne sont point faits pour la gloire, ni la richesse, ni le bonheur. Ils volent alors quelques instants de mensonges agréables. Qui ne les imite pas ? A des degrés divers, nous agissons (presque) tous de même. Nicolas Sarkozy ne diffère d’eux que par les apparences : le monde lui rend gloire, il est élu. Seulement ce n’est pas un jeu, un compte lui sera demandé devant l’Eternel. Il s’est approprié l’histoire, il la compose. Compte et conte s’entremêlent. François Bayrou se raconte son propre conte en faisant le compte des autres. Sa nuit de folie devrait durer pour toujours, elle ne doit pas finir, et peu importe les réveils. Révélé à lui-même, lui aussi, il agite sa baguette magique qui ne scintille plus, et l’enfouissement au sein de la nuit politique lui est douloureux, insupportable. Les réveils des jours noirs sont pourtant plus vivifiants que les éveils des nuits blanches...

» Jours noirs, Nuits blanches

La réponse de Philippe Menestret

Posté le 23 décembre 2007, à 05h 48mn 00s
Jours noirs, Nuits blanches

J’aime votre analyse très pasolinienne des choses, et que je partage complètement. J’ai voulu trop en dire et n’ai fait qu’effleurer les sujets. Je ne dis pas que Sarkozy invente quoi que ce soit, mais que lui-même devient un produit proposé par le marketing, un produit réinventé chaque jour. Je suis conscient que mon article est imparfait. Je suis gêné par beaucoup plus que vous le pensez et je crois que vous le comprendrez en lisant la suite qui arrive. Ce premier texte n’était qu’une introduction un peu rapide.

La réponse de Philippe Menestret

Posté le 23 décembre 2007, à 07h 29mn 05s
A lire

Sur le sujet : http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-823448,36-992628@51-984702,0.html

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