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Lettre à un ami algérien

, 20 décembre 2007

Vu 1648 fois | 0 commentaire(s) | Noté 4.2/5 par 04 votant(s)

Le récent voyage du Président de la République française en Algérie a entraîné dans son sillage des rappels à une histoire toujours sensible entre la France et l’Algérie. Voici quelques réflexions très personnelles pour tenter de voir devant et apaiser.

Mon cher Jamal,

Même si ne nous sommes perdus de vue, il m’arrive de penser à toi, à ton épouse, et à ton accueil lorsque je suis retourné, voici maintenant vingt-et-un ans, sur ma terre natale, notre terre à tous deux. Dans mon bureau il y a toujours une photo de la darse d’Alger, nid de pirates s’il en fut, que j’ai prise du haut de la Casbah –tu te rappelles ?-, et il m’arrive d’écouter des musiques d’Algérie ou de me remettre à la calligraphie arabe… Car comment oublier ? Ce n’est tout simplement pas possible, ni même pensable, à moins de se renier.

Je t’écris parce que la récente visite du Président de la République française en Algérie a été l’occasion d’un certain nombre d’avancées, et je voulais te faire part des idées qui me sont venues. Certaines paroles dites sont importantes, mais il me semble que l’on peut aller plus loin encore dans la réflexion mutuelle autour des relations si sensibles entre nos deux pays.

Des crispations à dépasser

Retenons d’abord sa condamnation vigoureuse de la colonisation et son non moins clair distinguo entre un système, qui met en sujétion, et les gens qui ont évolué dans un tel cadre. Il a raison, n’en déplaise aux sifflets qui ont fusé lors de son discours de Constantine, car si un principe d’asservissement crée un rapport dominant-dominé, et donc frustrations et humiliations, les Européens qui, de bonne foi, se sont installés en Algérie y ont bien souvent donné le meilleur d’eux-mêmes, ont cru en ce qu’ils faisaient, en l’énergie et en la sueur qu’ils y ont investi. Péché d’orgueil peut-être, souvent inconscient d’ailleurs, mais don de soi aussi. Ils ont très largement contribué à bâtir ce pays, œuvre imparfaite bien sûr, mais certainement pas honteuses. D’où la compréhensible irritation de leurs descendants face à la « repentance » et aux exigences d’« excuses » dans l’air du temps : faire son mea culpa pour avoir drainé la Mitidja, éradiqué les grandes pandémies, transformé un pays qui n’existait pas en un pays viabilisé et en une puissance agricole, l’avoir relié à un désert au sous-sol prometteur ? Présenter des excuses pour une facture qui a davantage coûté que rapporté à la métropole ?

Les Français d’Algérie ont souvent une réaction épidermique à ce sujet. Cela se comprend encore mieux si on tient compte de la désinformation qui les a touchés, et qui a fait d’eux des vampires, des exploiteurs, des « sueurs de burnous » richissimes, là où il n’y avait bien souvent que petites gens à la culture politique simple (simpliste ?) et que deux guerres mondiales avaient rendus hyper patriotes (sait-on assez que le plus fort taux de mobilisation du camp allié contre Hitler a été supporté par les Français d’Algérie ?).

La propagande bolchevique, la chimère du nationalisme panarabe, la caricature grossière ont fait d’eux de commodes boucs émissaires. Les Français d’Algérie refusent cette image : à l’insulte faite à leur mère, les enfants se braquent et n’écoutent plus rien d’autre, Albert Camus l’a clairement indiqué. Et, trop souvent, ils s’arrêtent là, ne poussent pas la réflexion plus loin.

Or, au bout du compte, je trouve cela regrettable. J’ai eu –et reconnais encore avoir, par moments- cette réaction épidermique (l’insulte à la mère ne saurait passer), mais essaie d’aller plus loin ; je confesse avoir mis du temps à comprendre que les Européens d’Algérie, quels que soient leurs mérites, évoluaient dans une situation qui leur faisait la part belle, mais frustrait, humiliait voire paupérisait la majorité de la population, pour des raisons complexes d’ailleurs. En 1939, Albert Camus, encore lui, à la suite d’une enquête en Kabylie, avait bien souligné la souffrance des paysans kabyles… Or, pour toute réponse, l’Administration l’avait interdit de séjour ! Comme si poser un couvercle sur une marmite qui frémit empêche l’eau de bouillir ! Comme si faire taire les voix discordantes résout les problèmes ! Il faut pourtant le voir en face : les réalisations techniques et les succès médicaux ne peuvent effacer les injustices ni les blessures. Une guerre, cela n’arrive pas par génération spontanée, il y a des raisons, et il faut les connaître : on sort grandi quand, honnêtement, on examine l’avers comme le revers de la médaille.

Le Président de la République française en a appelé, c’est la mode, à un « devoir de mémoire », invitant historiens français et algériens à travailler de concert (c’est déjà le cas d’ailleurs), alors allons-y, et allons loin… et mieux (il s’agit en fait d’effectuer un devoir d’histoire, en confrontant des mémoires par définition plurielles, partielles, partiales… pour en tirer du sens et des raisons d’espérer).

Ainsi pour la tragédie finale de 1954-1962.

Bien des Français peuvent exprimer avec raison leur agacement face aux éternels reproches d’exactions et de tortures commises par l’armée française, ou face à la répression du métro Charonne et aux « stroungas » (plastics) de l’OAS. C’est vrai, ce n’est pas beau à voir, mais ceci est à remettre dans un contexte de folie, et surtout, il ne faut pas oublier que la guerre se fait aussi à deux et que la mémoire algérienne devrait davantage sur plonger sur des pages bien sombres et trop peu entendues.

Car des crimes, tortures et horreurs, le FLN en a aussi commis, et la cause indépendantiste ne saurait laver plus blanc, les droits de l’homme étant indivisibles. Les messalistes en savent quelque chose, eux qui ont payé un si lourd tribut face à un FLN voulant monopoliser le débat et devenir l’interlocuteur unique du mouvement nationaliste algérien. Ou les quelques 300 Européens disparus d’Oran, bien oubliés, alors que l’indépendance était sur le point d’être proclamée. Sans parler du sort des harkis, abandonnés par la France (quand les gaullistes regarderont-ils en face cette affaire ?)… mais exécutés par qui ? Curieux, tout de même, que les militants « droits-de-l’hommistes » invétérés soient peu loquaces sur ces questions pour lesquelles la responsabilité algérienne est si fortement engagée…

La liste n’est pas exhaustive, mais inutile d’en rajouter ; tout ceci pour dire que tout, dans ce drame, est incroyablement complexe, et refuse la caricature. Cette complexité éclate dès le 1er novembre 1954, quand on sait que les premières victimes sont un instituteur, métropolitain de surcroît, et un caïd –homme de loi- qui cherchait à le défendre, face à un combattant FLN. Ou encore quand on rappelle que les premiers cadres FLN ont été formés… par l’école française, avec ses idéaux paradoxaux de liberté, d’égalité et de fraternité. Ou encore, à mon niveau familial, quand, l’indépendance acquise, des responsables FLN ont demandé à mes deux grands-pères de devenir maires de leurs villages respectifs… Et combien d’autres exemples encore !

Voir devant

Le vœu du Président de la République française est donc louable, et le temps est maintenant venu de crever définitivement l’abcès. Encore faut-il qu’hommes et femmes de bonne volonté, sur les deux rives de la Méditerranée, le disent et agissent. Pour que les fils n’aient pas à se déchirer comme les pères. Que l’exemple conjoint d’Albert Camus et Mouloud Feraoun, fils de pauvres nés sous le même soleil, tous deux enfants d’Afrique et apôtres de la paix, soit enfin compris ; leur leçon d’ouverture vers l’autre, leur aspiration à la démocratie sont plus que jamais d’actualité.

Il est des exemples éclairants, comme les retrouvailles entre la France et l’Allemagne, deux pays qui se sont pourtant payé le « luxe » de trois guerres terribles en moins d’un siècle. L’actuelle interrogation française sur son passé esclavagiste pose un nouveau regard de la métropole sur son outre-mer et sur Haïti, que tant de liens culturels et affectifs lient ensemble, quoi qu’on en dise, et qui ne demandent qu’à être redécouverts et magnifiés (le rhum haïtien a des parfums d’armagnac, cela n’est pas arrivé tout seul !). Il n’est pas de douleur qui ne puisse être dépassée, pour peu que les hommes et femmes de bonne volonté s’y attèlent, sans arrière-pensée, avec le réel désir d’aider à la cicatrisation définitive des plaies et à la construction de l’avenir. Pour les démocrates des deux rives, soucieux de dépasser les nostalgies malsaines, les vieilles rancoeurs recuites, l’amnésie ou le discours doctrinal, il y a du travail à faire !

Le Président Boumédienne disait en substance que la géographie et l’histoire condamnaient la France et l’Algérie à s’entendre. Peut-on dépasser le propos, au demeurant lucide, pour en faire aussi une affaire de cœur ? Car le pardon n’est pas l’oubli, c’est une mise à distance, sereine, pour mieux construire l’avenir ensemble. Quelle intéressante perspective de voir Assia Djebar entrer à l’Académie française. Un beau geste, symbolique, et… français. Quid d’un boulevard Albert Camus à Alger, lequel, sauf erreur de ma part, n’existe pas encore ? A quand l’entrée de l’Algérie dans la Francophonie politique, où elle a une place de choix et un rôle important, sinon exemplaire, à jouer ?

Aujourd’hui, l’Algérie a des défis considérables à relever : sa démographie, un emploi à offrir à ses jeunes, l’eau pour tous, la résistance à l’intégrisme religieux, l’orientation de son économie vers un « après-hydrocarbures » (pétrole et gaz ne seront pas éternels), l’harmonisation entre secteurs public et privé après l’échec de l’expérience socialiste, la lutte contre la désertification, etc. Et le défi d’une coopération culturelle franco-algérienne renouvelée et apaisée, enfin sereine.

Je ne sais ce que vaut cette idée de « l’Euroméditerranée ». La formule répétée à l’envi par le chef de l’Etat français, est encore creuse, mais elle rappelle et se fonde sur le constat évident de l’existence de liens étroits, économiques, culturels, géographiques, historiques… et affectifs entre les deux rives de la Mare nostrum. Aux gens intellectuellement honnêtes de se prendre par la main et de soigner, pour que l’avenir soit meilleur.

Mon cher Jamal, nous autres de souche européenne demandions à Notre-Dame d’Afrique de « prier pour nous et pour nos frères musulmans »… J’ai aussi, tu le sais, mis un cierge sur la tombe de Sid Abd er-Rahman Thalibi, le marabout protecteur de ma ville natale. Parce que les deux vont de pair. Flammes d’espoir…

Noté 4.2/5 (04 votants)

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