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F. Bayrou : "La pensée de gauche est en poussière". Entretien pour France démocrate (2)

, 12 décembre 2007

Vu 4482 fois | 5 commentaire(s) | Noté 3.7/5 par 071 votant(s)

Suite et fin de l’interview exclusive accordée par François Bayrou à France démocrate, jeudi 6 décembre.

Frédéric Lefebvre-Naré : Qu’est-ce qui vous a conduit à croire au destin de cette famille politique ?

François Bayrou : C’est la mienne !

Depuis aussi loin que je remonte dans ma pensée, je n’étais pas d’accord avec la manière dont on conduisait la France du côté de l’UNR, le mouvement gaulliste de l’époque, et je n’étais pas d’accord avec le Programme Commun, parce que dans le programme commun, il y avait d’une certaine manière l’acceptation de la logique ce qui était terrible en Union soviétique.

Je crois savoir qui m’a fait lire Soljenitsyne, très tôt. J’ai lu Soljenitsyne avec passion. J’avais de toute façon cette intuition de la terreur, et du goulag, et du totalitarisme, et je ne me voyais pas accepter cela.

Ce double refus était fondateur d’une démarche politique originale. Et je me suis toujours fichu que cette démarche politique fût minoritaire, parce que je savais qu’un jour elle serait majoritaire.

FrLN : Pourquoi vous le saviez ?

Intuition… ou rêve !

Une barrière infranchissable a disparu :
le remords de la gauche

FrLN : Cette famille politique - son existence même a été parfois ignorée du grand public. Pendant la campagne présidentielle, quelque chose a pris…

Vous savez, quand un rêve se réalise, en même temps vous êtes fou de joie, et vous avez du mal à y croire. Pendant toute cette période, j’étais heureux parce que je voyais se réaliser une certitude intérieure que je portais, en même temps c’était si vite que nous avions tous du mal à y croire. Tous les observateurs, du haut de leur autorité, nous expliquait que non seulement c’était impossible, mais que c’était un mirage, on allait forcément se chevènementiser, on finirait à 5%, parce que c’était comme ça ! Le plus dur, ça a été d’y croire, de "métaboliser" … si on y était arrivé, je pense qu’on aurait fait un peu mieux.

Je ne pense pas qu’on aurait été au deuxième tour. On a été très près, mais il est resté une barrière infranchissable, qui aujourd’hui a disparu : le remords de la gauche de ne pas avoir été, en 2002, présente au deuxième tour. C’était terrible, une terrible force pour la candidature de Ségolène Royal. Aujourd’hui ce remords est fini, et donc, peut-être peut-il y avoir à l’avenir un paysage différent.

Jacques Bugier : J’étais lundi soir [3 décembre], au théâtre du Rond-Point, écouter Madame Royal. Brice Teinturier, en ouvrant le débat qui suivait, a affirmé : ’Le PS au deuxième tour de la présidentielle, ce n’est pas du tout évident !’. Et ce qui m’a paru curieux, c’est que c’était intériorisé, repris par Rebsamen, Valls…

Ce qui a sauté, c’est la culpabilité : les électeurs se sont sentis immensément coupables de négligence, pour avoir laissé passer Le Pen au second tour. C’est pour ça qu’il y a eu ces sondages estomaquants qui mettaient Le Pen devant moi à la veille du scrutin ! Il y avait à l’arrivée 8 points d’écart… On avait affaire à des forces qui n’étaient pas sans armes !

La culpabilité a laissé la place à la conscience de la crise.

De cette crise, le PS peut-il sortir ? Ma conviction est que non. Parce que nous ne pouvez pas trouver un leader quand vous ne savez pas sur quelle ligne. Or la ligne du Parti socialiste est totalement explosée. Explosée entre une nostalgie et une reddition : la nostalgie de la "Gauche" avec l’accent de Mitterrand, et une résignation au monde comme il est.

La pensée de gauche est en poussière

Les deux institutions réputées les plus ultralibérales, l’OMC et le FMI, ont à leur tête deux socialistes français ! Et à qui va-t-on demander de faire le rapport ultralibéral qui dit "nous avons trop de pouvoir d’achat" ? À Jacques Attali, le conseiller de Mitterrand…

Ce monde-là est en poussière, du point de vue de la pensée. Et je crois que nous avons une vision, qui demande maintenant à être construite. Comme l’architecte construit la maison. On a le plan général : notre rôle est de construire un projet alternatif au projet américain, matérialiste, d’inégalités voulues et croissantes.

FrLN : Vous parlez d’architecture - et vous avez écrit quelque part qu’un autre métier qui aurait pu vous plaire est celui d’architecte. Avez-vous une analogie architecturale, un édifice qui évoque bien la démocratie, l’alternative que vous venez de décrire ?

C’est plutôt à l’architecture navale que je penserais. Il faut un bateau assez ordonné et solide pour traverser la mer. Et il faut un cap - on a toujours confondu le bateau et le cap. Il faut une société créative, capable de mobiliser les ressources de l’intelligence, de la recherche, de l’intuition, du commerce - beaucoup de gens croient que cette bonne santé économique doit conduire à la société financière et matérialiste : je suis en radicale confrontation avec ça - et quand je dis radicale, je pèse mes mots.

Ce dont nous avons besoin c’est de bâtir une société, pas seulement une économie.

Quatre ans pour former
une génération

FrLN : Un des éléments de ce bateau ou de cette flotille, c’est le Mouvement que vous avez créé, le Mouvement démocrate. Vous l’avez comparé à plusieurs reprises à un "commando de transformation de la société". À quel moment pensez-vous qu’il s’est comporté comme un commando ? Qu’ont-ils pu ressentir de la vie de commando ?

Ils ont dû tenir bon dans l’adversité, et ils mènent le même combat. Il y a eu un certain nombre d’abandons, de gens qui sont allés se rendre avec armes et bagages de l’autre côté. Le général athénien Alcibiade est devenu le chef de l’armée de Sparte ! Après, d’ailleurs, il est revenu …

Ils ont tous fait leur petit Alcibiade ! en expliquant que s’ils trahissaient, c’était la faute de ceux qu’ils trahissaient.

Les adhérents ont dit : on ne lâchera pas, nous. On ne changera pas de camp. On ne s’en ira pas.

FrLN : Vous nous décrivez le Mouvement Démocrate comme des gens fixes dans l’adversité, alors que d’autres sont emportés par la bourrasque…

C’est une dynamique aussi.

FrLN : Cette dynamique, où la voyez-vous vivre ? Où ressentez-vous ce Mouvement ?

Comment je le ressens ? J’ai de l’affection, de la reconnaissance, et de l’enthousiasme ; et leur enthousiasme m’aide tous les jours.

Vous savez bien ce qu’on a à faire : porter le renouvellement de la vie politique française. Face à deux générations de notables, de l’UMP et du PS, qui vivent entre eux, avec leur propre langue, qui n’est pas celle des citoyens. Les citoyens les considèrent comme un monde étranger.

Notre plus grande force, c’est que nous ne nageons pas dans leur chaudron. Nous en sommes sortis.

Il est nécessaire que cette génération nouvelle, on la forme, on l’endurcisse, on la porte aux responsabilités. Parce que si tout marche bien, d’ici quatre ans, il faudra que partout, chacun de ceux-là soit en situation de devenir un repère, un entraîneur pour ses concitoyens.

"N’appelez pas amitié…"

JB : Dans votre parcours, il y a beaucoup de morts, vous en parlez souvent… Et beaucoup de "morts politiques", ou morts à l’amitié.

N’appelez pas amitié ce qui n’est que convivialité de l’instant. Je n’ai jamais utilisé le mot amitié facilement. Je suis très exigeant en amitié - et terriblement confiant en amitié.

J’ai toujours été retenu à l’égard du tutoiement, de la "main dans le dos" des hommes politiques. On m’en a souvent fait le reproche, on dit que j’étais trop pudique, que je ne faisais pas assez confiance… Heureusement ! Autrement, je serais par terre.

Je ne compare pas ce qui n’est pas comparable, mais de Gaulle a été abandonné de tous les siens, à l’exception de quelques grognards… Il avait fait élire en 1951, l’année de ma naissance, 120 députés : un an après, ils étaient tous passés du côté des pouvoirs, dans le méli-mélo des pouvoirs de la IVème République - pour "défendre l’intérêt général", naturellement. Tous ces discours, les mêmes, de Gaulle les a entendus…

Il ne faut pas craindre ces périodes-là. La faiblesse des hommes peut vous laisser dans une certaine démarche solitaire - je dis "certaine", parce que j’ai autour de moi des gens en qui j’ai confiance. Et puis j’ai des dizaines de milliers d’adhérents, et des centaines de milliers, peut-être des millions de sympathisants.

C’est vrai que les morts comptent beaucoup dans ma vie. Ça vient de quoi ? D’une chose extrêmement précise : je ne suis pas l’homme seulement d’une génération. Je suis l’aîné des enfants de la maison, mon père avait 42 ans de plus que moi, il était né en 1909. Ça a été une très grande chance d’avoir cette intimité avec la génération précédente - je le dis souvent à ceux qui ont des enfants tard.

Je n’ai pas peur de la mort pour moi - peut-être parce qu’elle est loin, que je suis en bonne santé ! Mais j’ai toujours envisagé que c’était une chose qui pouvait arriver, et j’ai dit aux enfants que si ça arrivait, ce n’était pas la fin du monde.

Quand de Gaulle
était à 1%

JB : Dans le récit que vous faites, on est un peu dans la même histoire que celle du général de Gaulle. Les circonstances sont différentes…

Et la dimension des gens.

JB : C’est une crise majeure qui fait que de Gaulle revient au pouvoir… Imaginez-vous un scénario comparable ? Est-ce qu’on peut penser qu’on est à la veille d’une crise majeure ?

Personne ne sait ce que sera l’histoire.

Le Général de Gaulle, en octobre 1957, est à 1% dans un sondage ("à qui souhaitez-vous un grand rôle pour l’avenir ?"). Nous, on n’est pas dans cette position-là, le dernier sondage sur la même question, c’est 50%.

Le Général de Gaulle est dans une autre catégorie, mais ça n’empêche pas qu’on puisse réfléchir à ce que cette autre catégorie a traversé. Si vous voulez un destin pour votre pays, regardez ce qui s’est passé.

La politique n’est pas autre chose que de l’Histoire en train de se faire. L’autre jour, quelqu’un disait devant moi : "nous sommes dans un entracte de l’Histoire". Détrompez-vous ! On est en pleine Histoire ! On est dans l’acte de l’Histoire, parce que le choix que Nicolas Sarkozy a fait est un choix historique, qui consiste à aligner la France sur le modèle dominant dans la mondialisation. Le modèle américain.

Le nouveau bibelot
de Nicolas Sarkozy

Avec tous les superlatifs, la main sur le cœur comme le font les Américains quand ils écoutent l’hymne, tous les poncifs de la saga américaine.

Dans le bureau de Nicolas Sarkozy, à côté de son canapé, à côté de celui de [Jacques] Chirac, la dernière fois que j’y suis allé, il y a une statue de la Liberté de 50 centimètres de haut en argent. Vous comprenez bien que ce n’est pas tout à fait par hasard !

JB : En argent ?

À l’œil, ça avait l’air d’être de l’argent ! Ce ne serait pas du nickel ou du chrome !

Vous voyez ce que ça veut dire. Eh bien, ceci est historique, et en face, il faut une attitude historique, qui consiste à dire : Excusez-nous, Monsieur le Président, ce n’est pas la vocation de la France, ce n’est pas son histoire, ce n’est pas sa volonté.

La vocation de la France est au contraire de résister à ce modèle là.

Pas de résister à l’économie, à l’entreprise, à la création, à l’invention, aux brevets - mais la vocation de la France est de résister en matière de société. Aux injustices et au matérialisme que cette société porte. Nous Français, devant le monde, nous sommes porteurs d’un autre projet de société, qui est un projet "Justice et valeurs de l’esprit, et de l’épanouissement humain".

"Un destin d’homme
qui dit la vérité"

JB : Dans les grands destins que vous évoquez souvent, il y a de Gaulle, il y a Mendès…

Je préférerais avoir été Mendès que n’importe lequel des petits atomes qui se sont rangés du côté des carrières. Un destin d’homme qui dit la vérité, ce n’est pas mal !

Si vous considérez que la réussite, c’est le pouvoir, vous êtes un homme mort du point de vue des idées. Vous voyez Gandhi - pardon, encore une fois, de prendre les grands visages de l’histoire ! - ou Churchill, considérer qu’il fallait qu’ils abandonnent leurs idées pour aller exercer le pouvoir à l’intérieur du chaudron, nager dans la soupe ? Niet.

FrLN : Vous faites souvent référence aux communes, à la démocratie locale, comme un espace plus proche de la façon dont vous voyez la politique. Est-ce que vous avez en tête, dans l’histoire récent ou , des exemples de villes, des communes, qui se rapprochent un peu de ça ?

Non, ne cherchons pas trop de figures de référence.

FrLN : Ça aide les militants de savoir où sont les bonnes pratiques !

Non. J’espère que des exemples, nous en bâtirons. Après les élections, on essaiera de faire un tri entre ce qui est bien et ce qui ne l’est pas.

Des branches qui tombent,
"des gens debout"

JB : Juan Carlos a dit à Hugo Chavez : "pourquoi tu ne la fermes pas ?" À qui auriez-vous envie de dire la même chose ?

Je n’ai aucune trace de sentiment de rancœur. Ça m’est absolument étranger.

Je ne regarde pas les gens, je regarde la cause de tout ça. Ce n’est pas parce que le vent souffle que les branches tombent, c’est parce qu’elles sont mortes. Allez voir les causes. Les causes, c’est que nous avons une République de servilité, parce que nos institutions font que tout passe par le Président de la République. Surtout quand il est neuf : il dirige vers lui les regards d’admiration, d’adoration…

Et moi, je veux changer ça ! je veux une République où il y ait des gens debout. On y gagnera !

C’est à pleurer de voir tous ces [gens] se précipiter là où, hier, ils désignaient les responsables de ce qui n’allait pas… Triste, triste, triste.



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Noté 3.7/5 (071 votants)

La réponse de bounty

Posté le 17 décembre 2007, à 11h 13mn 21s
F. Bayrou : "La pensée de gauche est en poussière". Entretien pour France démocrate (2)

merci pour cet entretien ; j’aurais aime trouve ces idees phares ou je me reconnais quand il s’agit d’interview sur les grandes chaines tv.

La réponse de Geneviève Garcia

Posté le 16 décembre 2007, à 23h 47mn 04s
F. Bayrou : "La pensée de gauche est en poussière". Entretien pour France démocrate (2)

Bonne suite d’interview. Il serait important que tous les actes effectués dans tous les départements soient fidèles à ces paroles et que réellement des actions locales puissent être citées en exemple.

La réponse de Frédéric Lefebvre-Naré

Posté le 15 décembre 2007, à 11h 52mn 45s
suppression

Suppression d’un commentaire d’autopromo pour un blog.

Posté le 13 décembre 2007, à 10h 43mn 36s
Très belle interview !

Merci, pour cette deuxième partie que je trouve plus claire. François Bayrou y affirme encore une fois des convictions fortes et sincères. Il lui faudra marteler tout cela encore des milliers de fois, mais ça fera son chemin, les gens finiront par comprendre que ce n’est pas être mégalomane ou naïf que d’avoir conscience qu’on est dans l’Histoire (alors qu’on veut leur faire croire que l’histoire c’est le passé et que les dés sont joués) !

La réponse de Etoile66

Posté le 12 décembre 2007, à 22h 25mn 02s
Tout simplement merci :-))

Merci :-)

Je partage beaucoup de ce qui est dit et cela me renforce dans ma détermination...

C’est comme si quelqu’un exprimait enfin ce que je pense. Et cela, je l’ai entendu de nombreuses fois comme lors de la première réunion des nouveaux adhérents de notre circonscription :

Âges : de 22 ans à plus de 60 ans. Les professions : de l’étudiant au directeur d’hôpital en passant par le journaliste, le gérant d’entreprise, les fonctionnaires territoriaux, travailleur social, juriste, artisans, comptable, informaticien, retraité...

La plupart n’avaient eu aucun engagement politique avant d’adhérer au MoDem, ne trouvant pas LEUR offre dans les deux partis qui se partageaient le pouvoir, mais tous étaient attentifs à la vie politique du pays. Certains venaient du PS, profondément et irrémédiablement déçus après leur engagement dans ce parti... sans aucune envie d’y retourner jamais, mais fortement séduits par le discours de F. Bayrou, dont plusieurs disaient : "Enfin un homme politique qui pense comme moi, qui exprime bien ce que je pense." Il apparaît que ce n’est pas l’adoration d’un personnage, mais bien plutôt le sentiment d’avoir ENFIN trouvé un "porte-voix" qui exprime NOS idées.

http://www.francedemocrate.info/spip.php ?article245

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