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Lettre à un ami africain

, 17 novembre 2007

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Les déclarations du Président de la République sur les questions africaines ont provoqué bien des réactions, souvent houleuses. Un débat qui mérite d’être approfondi.

Très cher ami, mon frère,

J’ai pris mon temps pour réagir à la tournée africaine de fin juillet 2007 du nouveau Président de la République française. Je voulais le faire de façon dépassionnée, avec recul, et y réfléchissais quand la Une de l’actualité s’est focalisée sur l’affligeante affaire "Arche de Zoé". Cela m’a alors poussé à t’écrire pour de bon.

Car je suis assez surpris que les médias, en France, n’aient guère réagi au pourquoi des réactions vives, voire virulentes, de certains Tchadiens envers les propos du Président français.

J’ai ma petite idée sur la question, mais je voudrais d’abord reprendre les termes de ses deux discours, l’un prononcé à Dakar le 26 juillet, l’autre –bien peu remarqué- prononcé à Libreville le lendemain 27 juillet.

Pour tout te dire, je pense qu’il y a du bon dans ces discours, et je vais t’en faire part. Mais il y a aussi du nettement moins bon, et vais préciser mon analyse. Enfin, je passerai en revue quelques faits ignorés de ces discours, mais qui me semblent cependant essentiels pour appréhender l’Afrique d’aujourd’hui. On aura compris qu’il s’agit de l’Afrique Noire. Cette Afrique où j’ai grandi, dont j’ai pu m’imprégner, et que je ressens toujours en moi, chaque jour, bien des années après. Car comment l’oublier ?

Les bons points

Le discours de Dakar (26 juillet 2007) démarre de façon inattendue, par une vigoureuse condamnation de la colonisation (qualifiée de « péché d’orgueil » de l’Occident) et de ses maux, avec effets de rhétorique (on a affaire à un avocat de formation) : du jamais entendu de la part d’un Président de la République française. C’est très nouveau. Il insiste sur les « fautes » et les « crimes ». Cependant, avec juste raison aussi, il nuance quand il indique que le colonisateur « a pris mais je veux dire avec respect qu’il a aussi donné ». Ce que les esprits honnêtes reconnaissent parfaitement : villes, ports, hôpitaux, routes, chemin de fer, enseignement, etc. ne sont pas rien. Et d’arriver au constat que « de cette grande faute [la colonisation] est né l’embryon d’une destinée commune » entre France et Afrique. Qui le contesterait ?

Le Président français a aussi raison de dire aux jeunes d’Afrique : « Votre sort est entre vos mains » (oui, on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même). Quand il indique qu’il ne faut pas « ressasser le passé, mais le dépasser », il fait allusion à un discours longtemps entendu, discours tiersmondisant qui avait tendance à rejeter l’origine des difficultés de l’Afrique sur le seul dos des Européens. Quand il souligne le problème du retour sur le continent d’une jeunesse africaine formée ailleurs (en Occident), il touche là une question cruciale. Il souhaite que la jeunesse africaine puisse « mettre à son service [de l’Afrique] les talents qu’elle aura développés. Il faut revenir bâtir l’Afrique il faut lui apporter le savoir, la compétence, le dynamisme de ses cadres ». Voici une vraie question. Quand il dit : « Ce que veut l’Afrique et ce qu’il faut lui donner, c’est la solidarité, la compréhension et le respect », qui lui donnerait tort ? Il parle alors de la nécessité d’une « Renaissance africaine »… mais sans la définir toutefois. A Libreville, le lendemain, son intervention a des accents semblables, toujours sur l’idée d’une « renaissance » : « Les Africains y cherchent la dignité, le respect et surtout la maîtrise de leur propre destin ».

Sur la méthode à suivre alors pour que cette « renaissance » s’amorce dans un partenariat franco-africain rénové, il soulève quelques pistes : à Dakar, il dit « Ce que veut faire la France avec l’Afrique, c’est regarder en face les réalités. C’est faire la politique des réalités et non plus la politique des mythes » (formule un peu vague), « c’est le co-développement » (quid de l’aide publique –coopération bilatérale, coopération décentralisée-, quid des privés ?), et « élaborer une stratégie commune dans la mondialisation » (entre partenaires à part égale, ou certains seraient-ils plus égaux que d’autres ?). Il parle d’« une politique d’immigration négociée ensemble, décidée ensemble » (chiche !). A Libreville, il indique que « la France est déterminée à appuyer les efforts de ceux qui, en Afrique, souhaitent adapter leur économie et promouvoir les libertés et les droits de l’homme » et évoque aussi l’allègement de la dette. Nobles envolées. Cela est intéressant, mais on reste quand même sur sa faim quant aux moyens. Dernière figure de style, dakaroise, le Président souhaite « préparer l’avènement de l’Eurafrique »… Cela me semble pour l’instant une formule creuse, mais mettons-la quand même au crédit de l’orateur.

Les mauvais points

A côté de cela, ces interventions laissent un goût fort désagréable. L’impression générale que j’ai ressenti, à mon humble avis, c’est le grand tort du Président de mettre tous les Africains dans le même sac et d’accumuler les poncifs.

Ainsi, il dénonce le « danger de l’enfermement », mais qui dit que les Africains veulent tous se replier vers un âge d’or -qui n’a jamais existé-, qu’ils regardent uniquement dans le rétroviseur et rejettent la responsabilité de leurs difficultés actuelles sur l’Occident seul ? Une frange l’a dit, mais TOUS… ? Quant au danger du repli sur la tradition au nom du retour aux valeurs « authentiques », c’est valable pour toutes les intolérances, en Afrique et ailleurs (quid des intégrismes religieux, des nationalismes qui excluent, des communautarismes de tous ordres dont la France elle-même ne fait pas l’économie ?).

Quand il dit que « Le drame de l’Afrique c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire », qu’entend-il ? Certes, l’Afrique a vécu des siècles en périphérie de courants commerciaux ou politiques qui circulaient entre l’Europe et l’Asie. Elle est entrée dans « l’économie-monde » pour quelques denrées importantes –l’or, le sel, les esclaves en direction de l’Orient d’abord, et après l’ancrage des Amériques dans l’orbite européenne, par les esclaves transportés outre-Atlantique. Il est vrai que l’Afrique a beaucoup subi. Mais pour autant l’histoire sérieuse, noble, seule digne d’intérêt, se résumerait-elle à une seule approche géopolitique et géoéconomique ? De quelle histoire parle-t-on ?

Et quand le Président évoque le temps resté cyclique pour paysan africain aujourd’hui, ceci est fort discutable, leur sort est aussi lié aux marchés d’aujourd’hui, même si les pratiques traditionnelles perdurent (mais le problème est vaste, le choix entre cultures vivrières et cultures d’exportation n’est pas si simple… !). A Dakar encore, il dit : « Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès ». Voilà qui est singulier ! Il faut d’abord définir ce que l’on entend par aventure humaine et par progrès. Et voir l’Afrique comme un continent sous cloche, isolé, est une vue biaisée, erronée, je le dis tout net.

Il prend à d’autres moments un ton professoral, de donneur de leçons. Sur le modèle : « vous voulez lutter contre la pollution », « vous voulez que le développement soit durable » etc. « Alors… » faites ceci, faites cela… (longue litanie de conseils). A Libreville, on a entendu des choses du même style. « La démocratie, c’est aussi rendre des comptes à ceux qui nous ont fait confiance ». Qui vise-t-il ? « Considérez que le respect du droit de propriété et l’état de droit sont des éléments essentiels pour que l’économie d’Afrique se développe ». Mais encore, quels sous-entendus ? La France est-elle à l’abri de la corruption, des délits d’initiés, des passe-droits, pour se permettre de donner des conseils ? « Il est important que le Gabon ait fait le choix d’adhérer volontairement à l’initiative internationale sur la transparence des industries extractives (…) Je ne peux que vous encourager à poursuivre dans cette voie prometteuse ». De quel droit distribue-t-il des satisfecits, qui l’a fait juge et arbitre ?

Et quand il s’interroge, à Dakar, sur le « premier mystère de l’Afrique », celui de gens « qui n’ont pas les mêmes coutumes, qui n’ont pas la même culture, qui n’ont pas la même histoire et qui pourtant se reconnaissent les uns les autres comme des Africains », pourquoi est-il surpris de ce soi-disant mystère ? À moins que vouloir transcender les particularismes soit réservé aux seuls pays d’Europe…

Je comprends qu’il en ressorte, pour les Africains, un côté irritant, vexant, et pour tout dire blessant.

À cela on peut rajouter quelques paroles un peu péremptoires relatives à l’affaire de l’Arche de Zoé : vouloir ramener en France tous les Français impliqués dans cette lamentable aventure est une chose, mais comment ? Quid des comptes qu’ils doivent rendre à la justice tchadienne ? Que cela ait pu être interprété comme un court-circuitage se comprend, que cela ait pu agacer –au-delà de la récupération politique que le pouvoir tchadien peut faire à son profit- s’explique.

Au bout du compte, on a affaire à des déclarations contradictoires, difficiles à interpréter, qui donnent l’impression d’être un gros fourre-tout sans vision réelle, avec en prime un complexe de supériorité et une bonne dose de méconnaissance.

Frère africain, je sais que tu peux en avoir "gros sur le cœur" vis-à-vis de ces déclarations. Sache que ma fibre africaine est tout autant touchée que la tienne. Et je te gardais le "meilleur" pour la fin : « Le problème de l’Afrique, c’est de rester fidèle à elle-même sans rester immobile » (discours de Dakar). Mais l’est elle, immobile ???

Ouvrir les yeux !

Quid de la société civile africaine ? Est-elle figée ? Quid des évolutions formidables (exode rural, urbanisation croissante –parfois galopante) qu’elle connait ?

Quid des initiatives locales, des ONG purement africaines, des organisations de femmes notamment, des tontines, de cette action de reboisement qui a valu à son initiatrice, Wangari Maathai, le prix Nobel de la paix en 2004 ? (au passage, signalons aussi à propos des Nobel : Ghana 1, Nigeria 1, Afrique-du-Sud 8…). Et connaît-on assez l’action exemplaire du Bénin pour sauvegarder son patrimoine historique bâti, à Porto-Novo, à Abomey ?

Autre chose, à voir en face : l’Afrique des marchés réservés pour les entreprises européennes (et notamment françaises) c’est fini ! Américains et Chinois sont là, en force. Les Béninois se mettent au chinois, c’est d’autant plus facile pour eux qu’ils parlent aussi des langues à tons… Le raisonnement du Président le la République française serait-il, déguisé, le désir pour la France de vouloir maintenir la couverture à elle ? Ce serait vaine tentative, en face de ces réalités…

Car l’Afrique francophone n’a pas oublié la brutale dévaluation du franc CFA décidée de façon unilatérale par Paris (sous le gouvernement Balladur), dévaluation qui devait stimuler ses exportations… Le résultat a d’abord été que les clients ont payé moins cher des produits africains ; quant au pouvoir d’achat des Africains, quand vous apprenez que, du jour au lendemain, il est divisé par deux, on comprend que vous fassiez la tête ! La préoccupation des Français, aujourd’hui, de la diminution de leur pouvoir d’achat paraît une plaisanterie par rapport à ce que l’Afrique francophone a subi… Mais si le franc français –puis l’euro- ne soutenaient pas le CFA, pourrait-on répondre, le CFA se serait effondré depuis longtemps. C’est vrai aussi, preuve que les questions sont complexes. Il n’empêche, le sentiment que les questions africaines sont réglées ailleurs, et pas forcément dans le sens des intérêts de l’Afrique, est là. Et l’Afrique a le droit de se tourner vers qui elle veut.

Alors… Oui, il y a un passé commun à assumer et dépasser. La France ne doit pas oublier le sacrifice du capitaine Ntchoréré en 1940, ou ne doit pas oublier que l’armée de la France libre s’est d’abord constituée en AEF (Félix Eboué étant alors gouverneur… du Tchad, qualifié de « premier résistant de l’Empire » ; la France Libre a créé son drapeau à Brazzaville, et ne regardait pas la couleur de la peau quand il s’agissait de lever des troupes).

Alors… Aujourd’hui, il n’est pas rare de voir des prêtres africains animer les messes de paroisses françaises. Exemple de coopération africaine en France. A l’inverse –et évidement au-delà de certains Français profiteurs qui sont en Afrique d’abord pour se remplir les poches- il faut surtout voir la somme d’engagements sincères, de Français qui réellement participent à la construction de l’Afrique et y donnent le meilleur d’eux-mêmes… Mon ami, mon frère, je sais que tu ne fais pas d’amalgame, que tu n’a pas de réflexe anti-français primaire. Car tu sais, tu vois, qu’il y a bien des passerelles de fraternité qui sont jetées entre France et Afrique. Tu sais aussi qu’il y a des Européens africanisés, à l’exemple du créateur de Kirikou, et bien d’autres qui, en France métropolitaine, transmettent à leur entourage une image de l’Afrique qui n’est ni misérabiliste, ni retardée, ni condamnée au malheur. De gens qui savent que la pharmacopée des tradipraticiens d’Afrique a beaucoup à apprendre aux pharmaciens d’Occident.

Tu sais que, personnellement, l’Afrique m’a donné le soleil qui, même les jours de pluie, habite mon cœur. Je lui dis merci de son sourire, de sa sagesse, de ses vertus, des leçons qu’elle donne et que l’Occident en général écoute si peu…

Voilà quelques réflexions que je te soumets.

Attendant d’avoir le plaisir de te lire, je te salue fraternellement.

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La réponse de Vasilia

Posté le 19 novembre 2007, à 20h 45mn 18s
Lettre à un ami africain

Bonsoir, Je pense simplement à la lecture de ce discours que le plus révoltant est la transpiration d’idées d’un siècle passé, d’une attitude et d’une pensée teintée de condescendance et d’idées reçues. Je comprends la réaction de certains auditeurs lors de ce discours dont la réthorique me laisse coi, et je regrette amèrement que l’éducation et l’instruction de nos élites politique n’aient pas évoluée... Peut être serait-il profitable aux générations à venir que notre pays revoient les programmes d’enseignement distillés dans nos pépinnières à élite...

La réponse de outremer32

Posté le 19 novembre 2007, à 21h 37mn 49s
Lettre à un ami africain

Bonsoir ! je partage votre indignation quant à la morgue, la condescendance et certaines idées d’un autre âge qui ont été publiquement étalées tant à Dakar qu’à Libreville (c’est bien pour cela que j’ai écrit cet article !). Oui, vous avez raison, les programmes d’enseignement d’histoire devraient faire davantage de place aux questions coloniales et à la décolonisation (pourtant, en lycée, ces questions ne sont pas absentes, mais on survole plus qu’on approfondit). A une époque où on parle tant de mondialisation, il est plus que temps que la France ne regarde pas uniquement vers l’Europe mais tourne aussi sérieusement le regard au-delà des mers ! Et en descendant de son piedestal, pour parler plus simplement, à des égaux. Pour me battre sur ces questions depuis des années, je sais qu’il y a encore beaucoup à faire ! J’espère bien qu’au sein du MoDem ces thèmes des relations Nord-Sud, des relations (enfin apaisées) entre métropole et ex-colonies, de l’étude de l’histoire coloniale pour tisser des liens fraternels, de la francophonie (formidable enjeu !)... seront débattues ; on pourra compter sur ma participation, par exemple lors d’un séminaire de formation et/ou d’un groupe de travail (et, bien entendu, par d’autres articles que je proposerai) ! Merci encore de votre message. Amitiés citoyennes.

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