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De qui ne pas se moquer

Lire la lettre de Guy Môquet, au delà de l’émotion

, 21 octobre 2007

Vu 2272 fois | 0 commentaire(s) | Noté 5.0/5 par 05 votant(s)

Lire ou ne pas lire la lettre d’adieu de Guy Môquet à sa famille ? Pour nombre d’enseignants, telle semble être la question... Enseignant l’histoire, j’ai décidé de la lire, mais pas seulement - de l’étudier et de la mettre en perspective avec un autre document, un tract allemand de La Rose Blanche.

La lecture très prochaine dans les lycées de la lettre d’adieu de Guy Môquet suscite bien des commentaires et nourrit les gazettes. Chez eux, dans leurs familles et via les médias, les lycéennes et lycéens de notre pays en ont déjà entendu parler et vont venir lundi avec une certaine attente à ce sujet. On connait la polémique sur le fait du prince, sur l’opération médiatique que l’on prête au Président de la République. Je n’y reviens pas.

Une circulaire indiquerait que les enseignants doivent lire ladite lettre mais, du fait du devoir de réserve des fonctionnaires, s’abstenir de commentaires. Je suis enseignant (en histoire) mais cette circulaire n’est pourtant pas parvenue jusqu’à mon casier ; tant mieux d’ailleurs, je la trouve parfaitement idiote. En effet, la simple lecture de cette lettre d’adieu, qui pour les élèves arrive tel un cheveu sur la soupe, n’aurait d’autre effet que de faire pleurer Margot. De l’émotion, du pathos, et après ? On passe à autre chose ? Est-ce ce que le pays est en droit d’attendre de ses enseignants ? Bien sûr que non ! Et que diraient les parents, le soir, si leur enfant leur annonce que leurs enseignants n’ont pas lu le document en question ?

Alors, je lirai la lettre, mais pas n’importe comment. L’école doit former des têtes bien faites, c’est-à-dire aptes à l’esprit critique, à l’esprit scientifique. Pourquoi, alors que l’on exige constamment de nos élèves qu’ils raisonnent, décrivent, argumentent, prouvent, démontrent, pourquoi à propos de la lettre d’adieu de Guy Môquet devrait-on leur asséner ladite lettre sans aucune analyse ni remise dans le contexte ?

Pour mes collègues enseignants qui auraient des réserves (il y en a beaucoup) –et, plus largement, pour mes concitoyens-, voilà ce que je compte faire.

Méthode proposée

1) Présentation du document

2) Questions (préalables à la lecture) aux élèves : – Quelle(s) réaction(s) cette lettre suscite en vous ? – Quels sont selon vous les mots importants de cette lettre ?

3) Lecture… et réponses aux questions

4) Noter, et analyser ces réponses
- Faire ressortir le côté émotif, la réaction première, le « spectacle » ; mots importants : à son père « la voie que tu m’as tracée », « être un homme » (on va creuser pour comprendre leur signification).
- Arriver à la conclusion que ce document est peu informatif du contexte et des enjeux de la guerre.

5) Analyse du contexte : travail de l’historien de mettre en perspective

- La « voie » communiste aux antipodes de l’argent–roi ;
- Le Pacte germano-soviétique : les communistes ne participent pas officiellement à la lutte contre le nazisme. Le PCF est dissous par ordre du gouvernement Daladier ; le père de Guy Môquet, Prosper, cheminot, député communiste, est arrêté le 10 octobre 1939, déporté en Algérie ;
- L’exécution d’otages : but de l’occupant : faire peur, dissuader. Suscite l’effet contraire ;
- Guy Môquet dans tout ça, la construction d’un symbole.

6) Autres exemples de résistance

a) Félix Eboué et le colonel Leclerc donnent corps à la France Libre… en Afrique Équatoriale Française (AEF : septembre-octobre 1940). Le lien métropole / empire colonial : à l’heure de la mondialisation, rappeler ce lien d’histoire.

b) Le père Jean Flory, curé de Montébéliard. Messe de Minuit du 24 décembre 1942 : la crèche de Noël : les principaux personnages sont couverts d’une housse. En les enlevant, en présence d’officiers allemands, Jésus, Marie et Joseph portent… l’étoile jaune.

c) Sophie Scholl (1921-1943) morte à 22 ans le 22 février 1943 à Munich, et le mouvement de résistance La Rose Blanche, résistance allemande à la barbarie nazie. Je lirai un extrait d’un tract de la Rose Blanche (reproduit infra), avec l’exercice : comparer la pertinence de ce document avec la lettre de Guy Môquet quant à la portée, l’intérêt historique qu’ils apportent respectivement.

6) Et aujourd’hui ?

Que signifie, pour un élève de lycée, "résister", dans un pays en paix, qui ne connaît pas les affres de la guerre ? Au moins faire preuve d’esprit critique, poser les questions de fond (qui, quoi, comment, pourquoi, circonstances, but… ?) et dépasser la simple émotion ou l’aspect superficiel des choses, le « médiatique ». Bref, ne pas gober n’importe quoi, s’éveiller à l’esprit scientifique, à la citoyenneté.

Document annexé

Voici le tract que diffusait en 1942-43 à Munich une jeune fille de 22 ans, allemande, mais refusant le nazisme. A l’heure de la construction européenne et de la mondialisation, il n’est pas inutile de le relire.

« Allemands, voulez-vous subir, vous et vos enfants, le même sort que les Juifs ? Voulez-vous être mesurés à la même toise que vos suborneurs ? Nous sera-t-il réservé d’être à jamais le peuple haï du monde entier et mis au ban de l’Univers ? NON ! Il faut nous désolidariser de cette humanité de bas étage créée par le national-socialisme. Prouvez par vos actes que vous pensez différemment ! Une nouvelle guerre de libération commence. Les meilleurs combattent à nos côtés ».

« Toute idée de puissance impérialiste, d’où qu’elle vienne, doit être à jamais jugulée. On ne doit plus jamais revoir un militarisme prussien. Seule la coopération chaleureuse de tous les peuples européens parviendra à créer le terrain sur lequel il sera possible de bâtir un nouvel édifice ».

Extrait d’un tract du mouvement La Rose Blanche, cité dans J.-L. Vivet, Les mémoires de l’Europe, Paris, Laffont, 1972 (cf. Histoire, Premières ES-L-S, Hachette, 2003, page 345).

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