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"Baisse de la culture de l’indépendance" dans le journalisme français

Un interviewé du "Point rouge" de John-Paul Lepers, 4 octobre

jeudi 18 octobre 2007, par FrédéricLN

La Télé Libre enquêtait sur le trottoir du Musée social, avant le débat public organisé par les syndicats de journalistes. John-Paul Lepers utilise sa panoplie d’interviewer, acteur/metteur en scène et observateur/anthropologue, et ça a l’air de marcher, puisqu’en une demi-heure de vidéo, il décape trois couches de crise de la presse. Extraits.

Les syndicats contre le grand capital allié au pouvoir d’État

David Larbre, du Syndicat National des Journalistes (SNJ) :
- Ça faisait quinze ans que les journalistes ne s’étaient pas regroupés sur un enjeu de société. …
- (John-Paul Lepers) Où est-ce que vous en êtes, à La Tribune ?
- … Les craintes que nous avons se confirment, puisque le N°2 de la presse économique française va racheter le N°1. Est-ce qu’on va laisser un industriel, intime du Président de la République, mettre la main sur l’information économique en France ?

La crise d’un modèle économique

John-Paul Lepers se met ensuite, sur le trottoir et même dans la rue…, à la recherche d’un journaliste qui témoignerait de difficultés vécues personnellement : "Il n’y a personne ici qui est journaliste et qui a des problèmes avec [sa] rédaction ? et je me demande ce qu’on fait là ? … (à un rédacteur de l’agence Gamma, qui hésite à témoigner) Vous êtes timide comme journaliste, c’est mal barré ! … Qu’est-ce qui peut vous arriver ?"

Le rédacteur : "Je ne sais pas … la rue." …

Un photographe : "Je pense que les gens ont peur, c’est pour ça qu’ils ne veulent pas vous parler. Quand on est syndiqué, on évite de se faire voir, surtout quand on est pigiste. C’est une période compliquée dans la presse. Encore plus compliquée pour les photographes qui sont en première ligne, parce qu’on a toujours gratté à la porte des rédactions, on nous laisse pas rentrer." …

Un représentant du Forum permanent des Sociétés de journalistes : "On demande depuis plusieurs années une reconnaissance juridique des équipes rédactionnelles, … que les sociétés de journalistes aient les moyens de se faire entendre, de faire respecter les chartes de déontologie qui sont quotidiennement bafouées". Le Forum des SdJ a demandé une entrevue avec Nicolas Sarkozy en tant que "garant de la Constitution, du pluralisme", et n’a même pas reçu d’accusé de réception de sa demande :
- Le fond du problème, c’est que le Président de la République entretient de très gros problèmes avec les journalistes.
- (JPL) Quel genre de problèmes … ? Une partie de la population française pense que les journalistes sont du côté de Nicolas Sarkozy !
- D’autres vous diront qu’ils étaient du côté de Ségolène Royal, … la question n’est pas là, … on a vu de multiples déclarations de Nicolas Sarkozy traitant les journalistes comme des moins que rien …
- (JPL) Il nous a souvent traités d’incompétents, il me l’a dit plusieurs fois …
- De flemmards, … de bande de salopards, a rapporté le Canard Enchaîné … mais [c’est son droit], le problème n’est pas là, c’est qu’on existe
- (JPL) … Nous journalistes, … qu’est-ce qu’on veut obtenir ?
- La première des choses, c’est que la situation économique des journaux s’améliore, puisque c’est elle qui est à l’origine de toute cette précarité. … Mais comme ça ne se fera pas en deux jours, la première des choses, c’est de rétablir un équilibre au sein des rédactions entre le pouvoir des éditeurs et le pouvoir des journalistes. … Des garanties réelles pour que les règles essentielles de cette profession soit respectée [1]. … La situation française fait rire tous nos confrères étrangers ! … Le pire, c’est l’autocensure qui règne dans tous les journaux … On peut rappeler certaines choses : Alain Genestar débarqué, un papier du Journal du dimanche censuré, … La menace, c’est que nous n’avons plus la force, il n’y a plus d’équilibre des pouvoirs entre ceux qui décident et ceux qui écrivent ou font des photos, … des images, … il y a tout un système marchand qui cause des problèmes."

Culture d’indépendance et démocratie

Être travailleur indépendant, ou en PME sous-traitante, conduit à la dépendance en termes de ligne éditoriale. Et pourtant, les pays de la "culture de l’indépendance" sont des pays d’économie "libérale", parce que la culture démocratique fait partie de leur modèle économique et social. C’est du moins l’opinion de Jean-Pierre Canet, interviewé et ancien collègue de John-Paul Lepers, qui travaille à l’agence Capa et pour Canal +.

"La liberté d’informer, notamment à la télé, consiste aussi à ne pas faire que de la sous-traitance. Il est important que les journalistes soient salariés d’une chaîne de télévision, parce que ça leur permet de faire une société de journalistes, de surveiller si la ligne éditoriale est libre. Or la tendance de la télé, c’est de sous-traiter à des boîtes de production, dépendantes de la ligne éditoriale de la chaîne. …
- (JPL) Le public a de moins en moins confiance en nous [journalistes, à] la télé particulièrement. … On ne te dit pas … qu’on défend le système, qu’on le protège ?
- Il y a deux choses. Un truc structurel, c’est qu’il y a de moins en moins d’enquêtes de fond à la télé. Ça coûte cher, c’est pas rentable. [Mais, autre chose,] on peut faire son métier en toute indépendance, ça se passe ’là’, c’est dans la tête. … Il y a aussi une baisse de culture de l’indépendance. Un bon journalisme moderne allierait la subjectivité à la française, cet héritage un petit peu pamphlétaire, avec une rigueur anglaise. Un journaliste de la BBC ou, en Amérique, du New York Times a une culture de très forte indépendance, c’est ancré dans sa tête comme un élément fondamental de la démocratie. Je crois qu’en France, il nous manque un peu ça aujourd’hui !"


Voir en ligne : Vidéo sur latelelibre.fr


[1Règles essentielles : Cf. la "Charte des devoirs professionnels des journalistes français" dont les trois premiers articles sont : "Un journaliste, digne de ce nom, i. prend la responsabilité de tous ses écrits, même anonymes ; ii. tient la calomnie, les accusations sans preuves, l’altération des documents, la déformation des faits, le mensonge pour les plus graves fautes professionnelles ; iii. ne reconnaît que la juridiction de ses pairs, souveraine en matière d’honneur professionnel …